Lydia Marinelli : 19, Berggasse

2 - La privatisation du Musée : une entreprise à hauts risques

berggasseConférences DE L’UNEBÉVUE Samedi 6 février 2010

A la Galerie au premier étage de l’ENTREPÔT

7 à 9 rue Francis de Pressensé 75014 Paris

 

 

Jusqu'en 2003 le Musée est régi par la législation qui règlemente le fonctionnement des musées fédéraux en Autriche et la SFG garde la main sans encombre sur le Musée tant qu'elle est dirigée fermement par un membre très influent de la WPV: Harald  Leupold  Löwenthal.

Pendant 23 ans, de 1976 à1999, il y défend un Freud très orthodoxe contre les kleiniens, les lacaniens et les ethnopsychanalystes ...

En 1999, lassés, semble t'-il, par des positions jugées rigides,les membres de la SFG ne renouvellent pas son mandat  et élisent à ce poste une femme qui ne tardera pas à être largement controversée : Ingrid Scholz Strasser.

Née en 1952, elle arrive en 1982 dans la maison Freud comme secrétaire générale de la SFG.

En 1996, elle devient directrice du Musée. Son ascension est perçue comme fulgurante

En 1999, elle est élue aux commandes de la SFG:elle a 47ans.

Ex épouse de Kurt Scholz, président de l'inspection académique de Vienne et membre du Parti Socio démocrate (SPÖ) elle est initialement professeur des collèges:

Progressivement, les relations entre la quinzaine de salariés du Musée et le comité directeur de la SFG se tendent et un climat délétère se propage au sein même de la SFG.

A partir de 2002 les tensions cèdent la place aux hostilités

-19 juin 2002:

le président de la SFG,Johann August Schülein, informe le CA par écrit qu'il reçoit des plaintes en provenance des salariés du Musée. Il écrit: « Inge Scholz Strasser pratique un style de gouvernance autoritaire, irrationnel qui provoque un climat de peur(Angst) et de terreur(Schreck) et décourage les salariés [1]».Il propose des mesures afin d'apaiser les conflits.

-22 juin 2002:

 Inge Scholz Strasser le menace par courrier de poursuites pénales pour diffamation à son encontre. Isolé par les membres influents de la SFG il se retire prudemment des affaires de la Berggasse. Par cooptation un nouveau président est nommé:Dieter Bogner.

Dieter Bogner est un historien de l'art reconnu et respecté. Fin connaisseur du mouvement sécessionniste et expressionniste autrichien c'est lui qui, avec Jean Clair, organise en 1986 cette grande exposition à Paris intitulée « Vienne1880-1938, naissance d'un siècle » laquelle a connu le succès que l'on sait. En tant que spécialiste de l'histoire des musées il ne tarde pas à être chargé de mission auprès du ministère de la culture afin de réformer en profondeur l'organisation des musées fédéraux et de préciser les liens entre les autorités de contrôle, les municipalités et les musées. Dés sa nomination comme président de la SFG, il préconise un changement statutaire pour le Musée Freud et favorise la création d'une fondation privée.

-fin 2002:

la ville procède à un contrôle des comptes et de la fiscalité du Musée qui couvre la période 1996-2002 ; les frais de fonctionnement ont fait un bond de 33% entre 1996 et 1997. Inge Scholz Strasser qui était alors responsable de la gestion en tant que secrétaire générale se retrouve en position délicate au CA. La commission de contrôle rend son rapport définitif en 2004 et conclut à une gestion désastreuse des subventions mais entretemps le Musée aura changé de statut.

La modification statutaire et la création de la fondation privée s'étendent sur six mois, du 31 mars au 10 octobre 2003, dans une ambiance de plomb,dominée par les polémiques et les rancoeurs. L'essentiel des débats se déroule au 19, Berggasse.

Le 31 mars,date mémorable, la SFG procède à l'élection d'un nouveau CA.

Pendant ce temps, au 1er étage, dans l'ancien appartement de Freud, des visiteurs se pressent pour découvrir une grande exposition qui a débuté cinq jours plus tôt. Organisée par Lydia Marinelli  commissaire aux expositions et en tant que telle salariée du Musée Freud, cette exposition s'intitule: « Freuds verschwundene Nachbarn, » .Les voisins disparus de Freud.

Le CA de la SFG est élu. Composé de 16 membres on y retrouve:Scholz Strasser,Bogner,Marinelli mais également Dirisamer, retraité de la banque Austria et Kosyna, représentant d'une société privée d'assurance. Ce nouveau CA propose la création d'une fondation privée en faisant valoir que ce  statut pourrait enfin assurer les bases solides qui manquent cruellement au développement d'un travail scientifique.

-Le 19 mai 2003:La fondation est votée à l'issue d'une assemblée générale très agitée de la SFG.

-Le 26juin2003: l'acte notarial est signé par Dieter Bogner.

Cela fait maintenant près de trois mois que les visiteurs fréquentent assidument l'exposition sur les voisins disparus de Freud.

-Début octobre 2003:

la toute nouvelle Fondation Privée Sigmund Freud (Sigmund Freud Privatstiftung) ou SFP procède à l'élection de son CA.

Le bureau exécutif, « Board of Directors »(Vorstandsrat) est constitué de trois membres: Scholz Strasser, Dirisamer, issu de la banque Austria,laquelle gère les affaires financières du Musée et Allram qui travaille au service contentieux des assurances municipales. Ces trois membres sont des « transfuges » de la SFG.

Ce qui change dans la nouvelle organisation c'est la constitution d'un «Supervisory Board»(Aufsichtsrat),un comité de supervision,chargé de contrôler la gestion du bureau exécutif. Juge et partie il a un poids énorme sur les décisions et les projets. A la tête de ce comité on retrouve  Bogner, Kosyna des assurances privées et Haiden de la banque Austria. Les autres membres proviennent de « l'Association des amis du Musée Freud » (Verein der Freunde des Freud-Museums).

Ce comité de supervision est constitué d'une dizaine de membres, tous issus du milieu de la banque, des assurances privées ou de la finance. Ils sont pour la plupart également membres du SPÖ.

Il n'y a plus aucun chercheur, aucun psychanalyste dans les instances décisionnelles; Lydia Marinelli et John Forrester occupent un rôle strictement consultatif au sein d'un « Advisory Board » (Beirat) où sont cantonnés les quelques scientifiques.

-le 10 octobre2003:la Fondation Privée Sigmund Freud est inscrite au registre du commerce.

Douze jours plus tôt vient de s'achever l'exposition sur les voisins disparus de Freud.

Le basculement du Musée dans la privatisation entraine des conséquences multiples et irréversibles:

- La SFG doit céder ses biens à la SFP. Elle cède le Musée mais aussi la bibliothèque ainsi que les archives à hauteur de 350 000 euros.

- Les décisions concernant l'avenir du Musée échappent totalement aux chercheurs.

- Le fonctionnement, les projets scientifiques et la recherche tombent entre les mains de gestionnaires issus du monde de l'entreprise, lesquels sont en outre juge et partie.

- La fondation peut faire ce qu'elle veut des archives, les rendre accessibles ou non même si son statut de fondation à but non lucratif lui interdit  strictement de toucher au principe d’inaliénabilité.

- Le Musée reçoit toujours des subventions municipales et fédérales, variables, comme n'importe quelle fondation à but non lucratif mais son statut devient un obstacle pour les autorités fédérales lorsque celles-ci veulent faire appliquer de nouvelles législations. Le statut de fondation privée fabrique en permanence des chicanes administratives et juridiques qui neutralisent l'efficacité des contrôles externes.

- Même encadrées, elles bénéficient d'une liberté assez large leur permettant de modifier de l'intérieur leurs dispositions statutaires et de s'adapter  ainsi aux contraintes du terrain.

- Dans la situation précise du Musée, la SFG n'est pas dissoute pour autant et elle évolue parallèlement à la SFP mais elle est réduite à l'impuissance .En effet, par un système de cooptation des membres très influents de la SFP occupent les postes clefs au sein de la SFG;c'est ainsi que Kosyna qui appartient au puissant comité de supervision de la SFP est tout simplement propulsé à la tête du bureau exécutif de la SFG .La boucle est bouclée.

Conformément aux dispositions statutaires le mandat du bureau exécutif et du comité de supervision de la SFP est validé pour une première période de dix ans...Selon les dispositions 11.1 et 11.2 le salaire des membres du bureau exécutif est fixé par le comité de supervision mais une décision de la chambre des métiers (Arbeiterkammer) datée du  02 novembre 2008 invalidera ces dernières.

L'introduction du Musée dans le secteur privé est vécue comme un véritable coup d'état et une manoeuvre par les chercheurs de la SFG  qui n'organiseront que bien plus tard une résistance, y compris par les recours institutionnels.

En attendant, se joue une autre bataille autour d'un nom: celui de Sigmund Freud...

Dès 2004, la Fondation intente un procès à la future université privée qui doit ouvrir ses portes en 2005 laquelle prétend à l'appellation Université Sigmund Freud (Sigmund Freud Üniversitât) S FÜ.

Construite très récemment dans le 3ème arrondissement, quartier de l'Erdberg, cette université propose de délivrer un master de sciences des psychothérapies. La psychanalyse y est enseignée comme n'importe quelle psychothérapie. Son recteur, Alfred Pritz, ancien analyste didactique,se fait particulièrement connaître comme coauteur de la loi de 1990 qui réforme et règlemente les psychothérapies en Autriche. Avec cette loi, la psychanalyse est assimilée aux 21méthodes de soins reconnues et souvent remboursées. Redouté par les psychanalystes viennois,il est soupçonné de vouloir vider les associations psychanalytiques de leurs membres .

La SFP revendique la propriété exclusive des droits de marque concernant le nom Sigmund Freud.

Déboutée par la justice, elle intercède vainement auprès de la famille Freud.

[1]. Ibid

 

< 1 Introduction                                                       3 - Donation de la maison Freud >