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Freud et ses vieilles divinités dégoûtantes

Freud Museum Wien, Freud Museum London : l'inventaire freudien

L’agencement incongru de cet assemblage est probablement ce qui autorise Marina Warner à affirmer, dans la toute nouvelle édition du guide du musée de Maresfield Gardens (2008) que Freud serait le digne héritier d’Athanasius Kircher, le savant jésuite du XVIIe siècle, lequel avait rassemblé dans son cabinet de curiosités, outre des antiquités, des Naturalia sous forme de racines de mandragore et d’insectes étranges en tout genre. La comparaison est séduisante dans la mesure où les cabinets de curiosités fascinent l’observateur par le voisinage de l’étrange, du monde invisible avec la science et le savoir. Cependant, sous l’apparent désordre, ils prétendent bien à une représentation sensible, esthétique et métaphysique du monde et à la création d’un microcosme. Extrêmement réglés par une visée totalisante, unifiante, les catalogues qui en faisaient l’inventaire constituaient l’élément central, permettant d’en diffuser le contenu auprès des savants européens. Ancêtres à plus d’un titre de l’Encyclopédie, on pourrait justement leur opposer la collection de Freud dont les assemblages, fortuits, ne semblent pas dictés par un tel souci d’ordonnance et dont l’inventaire (de 1914 !!) a été perdu…

C’est Jones qui mentionne l’établissement de cet inventaire, quelques semaines après le début de la 1re guerre mondiale. « Il (Freud) passe son temps à examiner dans les moindres détails sa collection d’objets anciens, en dresse la liste, tandis qu’Otto Rank lui fait un catalogue de ses livres ».[9]

Marianne Kris a, quant à elle, affirmé que son mari, Ernst Kris, avait dressé un catalogue de la collection Freud en 1938 à Londres. Il ne subsiste aucune trace de l’un ou de l’autre. On peut seulement constater que certaines pièces portent effectivement des numéros peints en rouge qui renvoient à un catalogage perdu. Il se pourrait également que ces numéros aient été apposés tardivement à l’occasion de l’évaluation imposée par les autorités de la gestapo afin de fixer une taxe de sortie du territoire. Beaucoup d’espoir reste encore placé, au gré des archives, dans une improbable découverte, alors que cet inventaire ne donnerait qu’une indication ponctuelle et figée de la collection et une image muséale inquiétante et « gelée ». L’expression d’un regret portant sur l’absence de catalogue est très présente à Londres chez Michael Molnar et Erica Davies. Au-delà de la frustration légitime chez des chercheurs de cette envergure se dessine bien autre chose : la recherche d’un hypothétique document classifiant dévoile la ligne de partage entre l’activité du collectionneur Freud et sa collection, rappelant bien évidemment une partition radicale entre deux villes, Vienne et Londres, entre deux langues également dont les contrastes sont réglés par l’histoire.

Actuellement ces lignes de fracture géographiques, linguistiques et historiques continuent de peser lourdement sur les relations entre les deux musées viennois et londonien qui se sont construits autour d’un même nom (Freud) et par le biais du même « intercesseur » : Anna.

En 1938, trois mois après la réception des antiquités au 39 Elsworthy Road, Freud dans une lettre du 8 octobre adressée à Jeanne Lampl de Groot, requalifie l’ensemble de la collection et en modifie définitivement la nature : « tous les Egyptiens, les Chinois et les Grecs sont arrivés, ils ont peu souffert du transport et prennent ici un air plus imposant que dans la Berggasse. Mais il faut bien dire qu’une collection à laquelle plus rien ne s’ajoute est à proprement parler morte ». [10]

Il est intéressant de constater que les textes anglais font régulièrement l’impasse sur cette toute dernière phrase, ce qui est très loin d’être pure anecdote. Pour en comprendre les enjeux sous-jacents, il suffit de mettre en rapport deux textes qui s’appuient sur l’évocation de cette lettre. Dans un texte de 1998, la conservatrice anglaise Erica Davies écrit la chose suivante :

« Avec une joie manifeste (sic !) il (Freud) écrivit à son amie Jeanne Lampl de Groot : « tous les Egyptiens, les Chinois et les Grecs sont arrivés, ils ont peu souffert du transport et prennent ici un air plus imposant que dans la Berggasse ». Erica Davies se garde bien de citer la ligne suivante qui torpillerait l’expression d’une quelconque joie dans cette lettre.

Dans la foulée elle ajoute : « Dans une lettre précédente Freud avait, avec enthousiasme, décrit la nouvelle maison : enfin ! 20 Maresfield Gardens, telle est, je l’espère, notre dernière adresse en ce monde, à ne pas utiliser toutefois avant septembre. Le calme et la paix qu’il trouva ici lui permit de travailler psychanalytiquement, de recevoir des amis, d’élaborer ses derniers manuscrits et de poursuivre sa correspondance jusqu’aux dernières semaines de sa vie ».[11]

Joie, enthousiasme, calme, paix, volumes confortables et spacieux capables enfin de mettre en valeur la collection, tel semble être le credo entonné à Londres pour éloigner la chronique nécrologique de cette lettre.

La même année, la conservatrice autrichienne Lydia Marinelli situe cette lettre dans un contexte nettement moins « cosy » (où règne la nostalgie des abat-jour et des plantes vertes.)

Elle écrit : « Chaque nouvel objet redéfinissait la collection, la maintenait vivante et représentait en même temps une tentative de défier l’immobilité. En 1938, lorsque Freud dit qu’une collection à laquelle plus rien ne s’ajoute est à proprement parler morte, il porte à la connaissance de son entourage que sa mort prochaine transformera sa collection en musée. Ces fluctuations qui présentent la collection Freud comme individuelle et qui s’opposent à une muséalisation porteuse de mort, donnent l’occasion de suivre les quelques traces qu’elle a laissées à Vienne après l’exil de Freud (en dehors d’une série d’objets qu’Anna Freud a offerts lors de l’ouverture du musée Freud de Vienne en 1971) ».[12]

La convocation d’Anna à cet endroit ne doit rien au hasard et il s’agit bien pour les deux conservatrices d’essayer d’identifier ce qui peut donner corps au signifiant freudmuseum (ou annafreudmuseum ?).

Ces deux extraits sont issus de textes publiés dans un même catalogue, exclusivement en allemand, adressé au public germanophone suite à l’exposition de Lydia Marinelli consacrée à la collection d’antiques de Freud en 1998 et qui se tiendra dans les murs du Freud Museum de Vienne. La grande tenue rhétorique des deux textes et la politesse raffinée qui les accompagne sont illusoires et même douteuses. Le caractère partial, tendancieux des citations tronquées qui égrènent le propos de E. Davies échappe au lecteur non averti mais le texte déverse, dans une dramaturgie discrète et finement orchestrée, sa substance quelque peu toxique, dans la mesure où il repose, au sens optique du terme, sur la présentation d’une « épreuve positive », exclusivement londonienne. Il s’agit d’organiser la distribution, la bipartition de l’ombre et de la lumière de part et d’autre de la Manche. Une lecture un peu serrée du catalogue et des textes avoisinants dévoile des possibilités de déchaînements imaginaires, sans doute inévitables. Cette façon de procéder n’est pas nouvelle si on se réfère aux annotations de M. Molnar qui accompagnent les entrées de Chronique la plus brève pour l’année 1938. Il sélectionne trois larges extraits de cette longue lettre du 08 octobre, emblématiques d’une version  « pastorale » de l’accueil de Freud à Londres, tel que celui-ci est présumé l’avoir éprouvé, écartant soigneusement les passages les plus sombres. A contrario, une attention toute particulière est apportée à la deuxième préface de l’étude sur Moïse dans la mesure où elle est rédigée « dans la belle, libre et généreuse Angleterre ».[13]



 [9] Ernest Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, volume II, Les années de maturité 1901-1919, Paris, P.U.F.,1961, p. 184.

 [10] S Freud/ J. Lampl - de Groot, lettre du 08-10-1938, musée Freud de Londres.

 [11] Erika Davies, in catalogue de l’exposition, Meine…alten und dreckigen Götter, op, cit, p. 100.

 [12] Lydia Marinelli, introduction au catalogue de l’exposition, op.cit, p. 10.

 [13] Michael Molnar, in Sigmund Freud, Chronique la plus brève, op. cit, voir les annotations pour l’année 1938.

 

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