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Freud et ses vieilles divinités dégoûtantes

Freud Museum Wien, Freud Museum London : l'inventaire freudien

L’agencement incongru de cet assemblage est probablement ce qui autorise Marina Warner à affirmer, dans la toute nouvelle édition du guide du musée de Maresfield Gardens (2008) que Freud serait le digne héritier d’Athanasius Kircher, le savant jésuite du XVIIe siècle, lequel avait rassemblé dans son cabinet de curiosités, outre des antiquités, des Naturalia sous forme de racines de mandragore et d’insectes étranges en tout genre. La comparaison est séduisante dans la mesure où les cabinets de curiosités fascinent l’observateur par le voisinage de l’étrange, du monde invisible avec la science et le savoir. Cependant, sous l’apparent désordre, ils prétendent bien à une représentation sensible, esthétique et métaphysique du monde et à la création d’un microcosme. Extrêmement réglés par une visée totalisante, unifiante, les catalogues qui en faisaient l’inventaire constituaient l’élément central, permettant d’en diffuser le contenu auprès des savants européens. Ancêtres à plus d’un titre de l’Encyclopédie, on pourrait justement leur opposer la collection de Freud dont les assemblages, fortuits, ne semblent pas dictés par un tel souci d’ordonnance et dont l’inventaire (de 1914 !!) a été perdu…

C’est Jones qui mentionne l’établissement de cet inventaire, quelques semaines après le début de la 1re guerre mondiale. « Il (Freud) passe son temps à examiner dans les moindres détails sa collection d’objets anciens, en dresse la liste, tandis qu’Otto Rank lui fait un catalogue de ses livres ».[9]

Marianne Kris a, quant à elle, affirmé que son mari, Ernst Kris, avait dressé un catalogue de la collection Freud en 1938 à Londres. Il ne subsiste aucune trace de l’un ou de l’autre. On peut seulement constater que certaines pièces portent effectivement des numéros peints en rouge qui renvoient à un catalogage perdu. Il se pourrait également que ces numéros aient été apposés tardivement à l’occasion de l’évaluation imposée par les autorités de la gestapo afin de fixer une taxe de sortie du territoire. Beaucoup d’espoir reste encore placé, au gré des archives, dans une improbable découverte, alors que cet inventaire ne donnerait qu’une indication ponctuelle et figée de la collection et une image muséale inquiétante et « gelée ». L’expression d’un regret portant sur l’absence de catalogue est très présente à Londres chez Michael Molnar et Erica Davies. Au-delà de la frustration légitime chez des chercheurs de cette envergure se dessine bien autre chose : la recherche d’un hypothétique document classifiant dévoile la ligne de partage entre l’activité du collectionneur Freud et sa collection, rappelant bien évidemment une partition radicale entre deux villes, Vienne et Londres, entre deux langues également dont les contrastes sont réglés par l’histoire.

Actuellement ces lignes de fracture géographiques, linguistiques et historiques continuent de peser lourdement sur les relations entre les deux musées viennois et londonien qui se sont construits autour d’un même nom (Freud) et par le biais du même « intercesseur » : Anna.

En 1938, trois mois après la réception des antiquités au 39 Elsworthy Road, Freud dans une lettre du 8 octobre adressée à Jeanne Lampl de Groot, requalifie l’ensemble de la collection et en modifie définitivement la nature : « tous les Egyptiens, les Chinois et les Grecs sont arrivés, ils ont peu souffert du transport et prennent ici un air plus imposant que dans la Berggasse. Mais il faut bien dire qu’une collection à laquelle plus rien ne s’ajoute est à proprement parler morte ». [10]

Il est intéressant de constater que les textes anglais font régulièrement l’impasse sur cette toute dernière phrase, ce qui est très loin d’être pure anecdote. Pour en comprendre les enjeux sous-jacents, il suffit de mettre en rapport deux textes qui s’appuient sur l’évocation de cette lettre. Dans un texte de 1998, la conservatrice anglaise Erica Davies écrit la chose suivante :

« Avec une joie manifeste (sic !) il (Freud) écrivit à son amie Jeanne Lampl de Groot : « tous les Egyptiens, les Chinois et les Grecs sont arrivés, ils ont peu souffert du transport et prennent ici un air plus imposant que dans la Berggasse ». Erica Davies se garde bien de citer la ligne suivante qui torpillerait l’expression d’une quelconque joie dans cette lettre.

Dans la foulée elle ajoute : « Dans une lettre précédente Freud avait, avec enthousiasme, décrit la nouvelle maison : enfin ! 20 Maresfield Gardens, telle est, je l’espère, notre dernière adresse en ce monde, à ne pas utiliser toutefois avant septembre. Le calme et la paix qu’il trouva ici lui permit de travailler psychanalytiquement, de recevoir des amis, d’élaborer ses derniers manuscrits et de poursuivre sa correspondance jusqu’aux dernières semaines de sa vie ».[11]

Joie, enthousiasme, calme, paix, volumes confortables et spacieux capables enfin de mettre en valeur la collection, tel semble être le credo entonné à Londres pour éloigner la chronique nécrologique de cette lettre.

La même année, la conservatrice autrichienne Lydia Marinelli situe cette lettre dans un contexte nettement moins « cosy » (où règne la nostalgie des abat-jour et des plantes vertes.)

Elle écrit : « Chaque nouvel objet redéfinissait la collection, la maintenait vivante et représentait en même temps une tentative de défier l’immobilité. En 1938, lorsque Freud dit qu’une collection à laquelle plus rien ne s’ajoute est à proprement parler morte, il porte à la connaissance de son entourage que sa mort prochaine transformera sa collection en musée. Ces fluctuations qui présentent la collection Freud comme individuelle et qui s’opposent à une muséalisation porteuse de mort, donnent l’occasion de suivre les quelques traces qu’elle a laissées à Vienne après l’exil de Freud (en dehors d’une série d’objets qu’Anna Freud a offerts lors de l’ouverture du musée Freud de Vienne en 1971) ».[12]

La convocation d’Anna à cet endroit ne doit rien au hasard et il s’agit bien pour les deux conservatrices d’essayer d’identifier ce qui peut donner corps au signifiant freudmuseum (ou annafreudmuseum ?).

Ces deux extraits sont issus de textes publiés dans un même catalogue, exclusivement en allemand, adressé au public germanophone suite à l’exposition de Lydia Marinelli consacrée à la collection d’antiques de Freud en 1998 et qui se tiendra dans les murs du Freud Museum de Vienne. La grande tenue rhétorique des deux textes et la politesse raffinée qui les accompagne sont illusoires et même douteuses. Le caractère partial, tendancieux des citations tronquées qui égrènent le propos de E. Davies échappe au lecteur non averti mais le texte déverse, dans une dramaturgie discrète et finement orchestrée, sa substance quelque peu toxique, dans la mesure où il repose, au sens optique du terme, sur la présentation d’une « épreuve positive », exclusivement londonienne. Il s’agit d’organiser la distribution, la bipartition de l’ombre et de la lumière de part et d’autre de la Manche. Une lecture un peu serrée du catalogue et des textes avoisinants dévoile des possibilités de déchaînements imaginaires, sans doute inévitables. Cette façon de procéder n’est pas nouvelle si on se réfère aux annotations de M. Molnar qui accompagnent les entrées de Chronique la plus brève pour l’année 1938. Il sélectionne trois larges extraits de cette longue lettre du 08 octobre, emblématiques d’une version  « pastorale » de l’accueil de Freud à Londres, tel que celui-ci est présumé l’avoir éprouvé, écartant soigneusement les passages les plus sombres. A contrario, une attention toute particulière est apportée à la deuxième préface de l’étude sur Moïse dans la mesure où elle est rédigée « dans la belle, libre et généreuse Angleterre ».[13]



 [9] Ernest Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, volume II, Les années de maturité 1901-1919, Paris, P.U.F.,1961, p. 184.

 [10] S Freud/ J. Lampl - de Groot, lettre du 08-10-1938, musée Freud de Londres.

 [11] Erika Davies, in catalogue de l’exposition, Meine…alten und dreckigen Götter, op, cit, p. 100.

 [12] Lydia Marinelli, introduction au catalogue de l’exposition, op.cit, p. 10.

 [13] Michael Molnar, in Sigmund Freud, Chronique la plus brève, op. cit, voir les annotations pour l’année 1938.

 

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Freud et ses vieilles divinités dégoûtantes

Freud, le troc et le kilo de ferraille

On sait que des objets dont Freud mentionne l’acquisition soit dans sa correspondance, soit dans des notes personnelles sont introuvables aujourd’hui dans la collection de Londres. Des notes indiquent qu’il se séparait facilement des objets, offrant fréquemment des pierres taillées à son entourage mais il est au demeurant impossible de savoir combien Freud a pu en posséder puisque la maison du Maresfield Gardens a été cambriolée en 1960 alors qu’Anna y vivait… En véritable amateur, il ne notait pratiquement jamais la provenance des pièces ni les dates d’acquisition.

De la provenance des objets ne subsiste qu’un petit nombre de certificats d’authenticité (18) fournis à son intention par le conservateur du Musée d’histoire de l’art de Vienne, Hans von Demel, égyptologue, responsable de la collection égyptienne et orientale jusqu’en 1951. Il sera dépêché en 1938 pour évaluer les antiquités de Freud lors de son exil à Londres.

Lydia Marinelli mentionne qu’après la guerre, une statuette, la Guenon avec l’enfant que Freud possédait, est parvenue à ce même musée d’Histoire de l’Art. Actuellement une tête de Bouddha appartient à un particulier de Vienne. Elle avait été offerte par Freud à une apprentie, en 1938, qui travaillait dans la firme d’expédition Baüml, avant d’être confisquée par les nazis. Une bague de Ferenczi se trouve également à la Bibliothèque Nationale d’Autriche, fabriquée à partir d’une des pierres taillées qui appartenaient à Freud et offerte à Ferenczi comme symbole de son appartenance au dit Comité Secret. Les héritiers, des visiteurs, des amis et des élèves de Freud sont vraisemblablement en possession à Vienne et en Autriche d’une quantité importante d’objets non déclarés entretenant un lien symbolique et secret avec lui.

002En 1986, juste avant l’inauguration du musée Freud de Londres, M Molnar met la main sur un document d’une vingtaine de pages manuscrites rédigées par Freud en allemand et en écriture gothique. Intitulé par Freud  « Kürzeste Chronik », littéralement « chronique la plus brève », ce document est publié en anglais par le Freud Museum et aussitôt traduit en français en 1992. Il constitue à ce jour, bien que tardivement, la principale source d’indications sur l’activité de l’amateur d’antiquités, sur ses acquisitions et son commerce avec les antiquaires et les experts. Commencée en 1929, une semaine après le jeudi noir de Wall Street et se terminant à quelques jours du déclenchement de la 2e guerre, la chronique couvre donc une décennie marquée par l’inflation monétaire, la montée du fascisme et du totalitarisme. Constituée de notes au quotidien, extrêmement laconiques, celles-ci ne sont pas exploitables dans leur état initial et restent parfois « complètement incompréhensibles pour quiconque n’a pas accès à la collection d’antiquités de Freud » (dixit Molnar). M. Molnar s’est donc chargé de rassembler des matériaux épars afin de donner une forme de lisibilité à des entrées énigmatiques. Si ces notes relèvent bien de la sphère strictement privée et de la vie au quotidien, les intrusions du monde extérieur y sont nombreuses au fil des événements qui agitent la capitale autrichienne. Entre l’évocation des anniversaires, des visites, des achats d’antiquités, elle constitue un bon relevé d’une époque sombre. La première semaine de novembre 1929 est à ce titre exemplaire :

1929 :

31 oct. Pas de prix Nobel

2 nov. Première partie de tarot. Visite de Rickmann

6 nov. Kris et montures. Flournoy

7 nov. Incidents antisémites. Anneau Dioscures

003Ernst Kris, avant d’être membre de l’association psychanalytique de Vienne et d’émigrer aux USA en 1940 est surtout un historien d’art et une autorité mondiale en matière de camées et d’intailles. C’est d’ailleurs dans le domaine de l’art qu’il produit les textes les plus intéressants. Né à Vienne dans une famille de la bourgeoisie juive, il est comme son ami Ernst Gombrich, l’élève de Julius von Schlosser, le célèbre représentant de l’Ecole viennoise d’histoire de l’art. Il est un des premiers historiens à mesurer le profit que l’art peut tirer de l’éclairage psychanalytique. La théorie de la régression qui sous-tend le retour du primitivisme dans l’esthétique doit beaucoup à ses recherches. Nommé à 23 ans au poste très sérieux de conservateur du département de sculpture et d’arts appliqués du Kunstmuseum de Vienne, il publie un livre intitulé l’art de la gravure des pierres précieuses pendant laRenaissance Italienne, hautement apprécié par les spécialistes. Sa réputation est telle qu’en 1929, le Metropolitan Museum de New York l’invite à étudier la collection Milton Weil de Camées Postclassiques et à en rédiger le catalogue qui fut publié en 1931.

Le public connaît beaucoup moins sa collaboration avec Ernst Gombrich et ses initiatives en dehors des sentiers battus. Dans un essai enthousiaste mais peu connu, rédigé en anglais et publié en 1938 sous le titre The Principles of Caricature, British Journal of Medical Psychology, Vol. 17, 1938, pp.319-42, les deux auteurs, se référant à Freud soulignent, les analogies entre le Witz et le rêve d’une part, la caricature d’autre part. La caricature serait semblable à un rébus avec une véritable efficacité magique. L’intention des deux hommes était de donner une légitimité à un domaine particulièrement méprisé de l’histoire de l’art, en insistant sur le caractère non seulement artistique mais également autographe de la caricature… la caricature de l’artiste et de l’expert. Kris intervient régulièrement auprès de Freud, prodiguant ses conseils, fabriquant la plupart des socles et des présentoirs destinés à sa collection.

7 novembre : dans la matinée des étudiants nazis perturbent une conférence à l’Institut d’anatomie donnée par le professeur et le conseiller municipal, juif, Julius Tandler. L’agitation gagne les rues de Vienne. Ce même jour Freud fait l’acquisition d’un anneau composé d’une intaille représentant les Dioscures, les jumeaux célestes. On en a perdu la trace.

Ce que révèle la chronique, c’est que Freud n’est pas un collectionneur très organisé, fanatique, ou soucieux de complétude. Ce sont ses passions du moment, le lien avec ses travaux et parfois les opportunités du marché qui semblent organiser les acquisitions et définir les fluctuations constantes de sa collection. Occasionnellement les antiquités participent à des stratégies d’apaisement lorsque surgissent des divergences de vues avec les collaborateurs. Ferenczi est un des rares collaborateurs qui partage la passion des antiquités. Dans une lettre du 30 avril 1930, très tourmenté par la dégradation de ses relations avec Freud, il lui promet l’envoi d’une figurine d’Osiris trouvée en Hongrie et datée de l’époque romaine. Jones mentionne d’ailleurs que Ferenczi achetait ponctuellement, en cachette, divers objets destinés à Freud, à un fermier hongrois qui avait découvert un cimetière romain au milieu de ses champs.[14]

Freud ne fréquente guère les cercles conventionnels férus d’esthétique ou d’histoire de l’art et ne se reconnaît pas comme spécialiste d’égyptologie ou de culture hellénique. Les antiquaires qui gravitent autour de lui, Lustig ( gai !), Glückselig (bienheureux) et Fröhlich (joyeux) sont avant tout des marchands qui cultivent des réseaux opaques et illégaux dans un pays dévasté par l’inflation, suite à l’effondrement de l’empire austro-hongrois. Dans l’entre-deux-guerres et sur les marchés financiers les éléments mis en balance sont comparables en terme de valeur. Dans la vie quotidienne des autrichiens, au moment des échanges, les effets en sont dévastateurs. La monnaie autrichienne est volatile et Freud devra donc compter sur Marie Bonaparte, « Princesse », et les devises en dollars des patients qu’elle lui envoie, pour maintenir son train de vie. Les antiquités, dans ce contexte, quittent les alcôves, sortent des collections personnelles, inondent de nouveau les marchés mais privées de toute valeur individualisée.  

Dans son livre, rédigé en 1941,  « Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen » Stefan Zweig revient sur les années 1920 et relate la naissance d’une nouvelle profession illégale, celle d’ « accapareur ». Des hommes sans occupation allaient trouver les paysans en vélo ou en train, remplissaient des sacs à dos de vivres puis se rendaient chez les citadins qui cherchaient à se délester de leurs antiquités.

« Des biens tangibles, de la substance, pas d’argent, tel était le mot d’ordre. Beaucoup durent retirer l’alliance de leur doigt et la ceinture de cuir qui entourait leur corps, afin de nourrir ce corps… bientôt plus personne ne sut ce que coûtait un objet… Les couronnes autrichiennes fondant entre les doigts comme gélatine, chacun voulait des francs suisses, des dollars américains, et une foule considérable d’étrangers exploitaient cette conjoncture pour dévorer le cadavre palpitant de la couronne autrichienne… On découvrit l’Autriche qui connut une funeste saison touristique. Tous les hôtels de Vienne étaient pleins de vautours ; ils achetaient tout, depuis la brosse à dents jusqu’au domaine rural, ils vidaient les collections des particuliers et les magasins d’antiquités avant que les propriétaires, dans leur détresse, soupçonnassent à quel point ils étaient dépouillés et volés… ». [15]

Quatorze ans auparavant, en 1927, Stefan Zweig avait publié une nouvelle étrange qui porte sur la passion du collectionneur mais pas seulement. Dans ce texte intitulé « La collection invisible » (Die unsichtbare Sammlung), le narrateur rapporte sa rencontre avec un antiquaire berlinois dans un train après la 1re guerre. Celui-ci lui raconte sa récente visite chez un vieux collectionneur  dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis 1914. Dans le registre de ses ventes, il avait retrouvé le nom de ce propriétaire d’estampes, de gravures et d’eaux-fortes d’une valeur inestimable. L’antiquaire rapporte au narrateur ses retrouvailles avec le collectionneur, certes vivant, mais devenu brutalement aveugle en 1914. Très honoré de la visite de l’antiquaire, celui-ci s’apprête à lui montrer sa collection de Rembrandt et de Dürer « digne du Palais Royal des Estampes de Vienne ou de Paris ». Néanmoins la visite est reportée sur le champ par l’épouse et la fille, le temps nécessaire pour informer l’antiquaire que la collection a été vendue, pièce par pièce, à perte, et à l’insu du vieil homme pour survivre à l’inflation.

« Chaque jour il la regarde, ou plutôt il ne la voit plus » apprend-on de la bouche de sa fille. Dans les cartons, des vieilles feuilles jaunies mais de même grain ont été substituées aux gravures. L’antiquaire se plie à la visite guidée et aux commentaires enthousiastes du vieil homme. « Eh bien ! dit-il avez-vous jamais vu une plus belle copie ? Comme c’est net, comme le plus petit détail se dessine clairement. J’ai comparé cette feuille avec l’exemplaire de Dresde, qui avait l’air estompé et flou. Et la provenance ! Voyez ici ».[16]

Il serait vain de réduire cette nouvelle à la simple dénonciation d’une époque rongée par les manœuvres manichéennes ou mercantiles des différents acteurs. Peut-être faut-il y voir également une parabole, une manière pour Zweig de traiter le rapport de tout collectionneur au visible, et de l’écrivain au réel. Zweig, écrivain déjà reconnu du monde entier, dont les références culturelles sont éminemment classiques, tenait à l’idée d’une culture pan-européenne susceptible d’endiguer le déclin de l’Occident. Dans l’entre-deux-guerres, force est de constater que les fleurons de la culture occidentale ne valent guère plus que la couronne autrichienne ou le mark allemand.

004Le vendredi 2 août 1935, Freud achète une statuette égyptienne en métal de la déesse Isis allaitant l’enfant Horus, qui date de la dernière période 600 ans avant J.-C. Cette statue porte une coiffure constituée de trois vautours, surmontée par un disque solaire et deux cornes. Freud lui réserve une place privilégiée sur son bureau. Robert Lustig l’avait trouvée chez un épicier qui la lui avait vendue au prix du kilo de ferraille.

Ainsi, dans ces années chaotiques, le Musée d’Histoire de l’Art, inauguré en grande pompe sur le prestigieux Ring de Vienne par François-Joseph en 1891, partageait-il avec les fermes de l’arrière-pays salzbourgeois une collection prisée d’antiquités, un trésor d’une valeur finalement équivalente à celle d’un tas de ferraille.

Dès 1931, selon une réglementation entrée en vigueur, Freud s’était vu obligé de déclarer ses devises étrangères fortes à la Banque Nationale pour les échanger contre la monnaie locale à un taux très défavorable. A cette occasion, il écrit :

 mercredi 14 octobre (1931), Changé or

Selon M. Molnar, Freud avait pris l’habitude d’ironiser sur la valeur de la monnaie et d’appeler « or » le nickel du schilling autrichien. En filigrane se dégage l’idée que le déchet est au cœur de toute merveille, quel que soit le support.

Freud fera fonctionner les systèmes de glissement, d’échange et d’équivalence en permanence, dans un jeu parfois complexe et qui échappe à une interprétation univoque.

005Le 9 mars 1934, le même marchand, Lustig, se rend au 19, Berggasse pour lui présenter une momie égyptienne. Il s’y rendait deux fois par mois. Freud disait que cette pièce l’avait séduit parce que cette momie présentait « un beau visage juif ». Ne possédant pas la somme nécessaire, il invite Lustig à choisir des objets de sa collection. Celui-ci rapporte que Freud ouvrit un tiroir rempli de miroirs étrusques. Lustig fut si impressionné par leur nombre qu’il n’aurait pas eu le temps, dit-il, de les examiner. Il « prit ceux du dessus et s’en fut ».[17]

006Six mois après cet épisode et l’acquisition de la momie « au beau visage juif » dans cette même chronique, Freud écrit : dimanche 23 septembre, Moïse terminé. 

Alors que l’antisémitisme fait rage en Europe et que le régime de terreur hitlérien menace l’Autriche, il revient sur les origines du judaïsme et sur les racines de l’antisémitisme. Les antiquités agissent ici comme des signaux et sont à mettre en lien avec les récentes découvertes archéologiques par l’anglais C. L. Wooley sur le site d’Ur, la ville natale d’Abraham. Dans la chronique de cette année 1934 on peut lire :  jeudi 26 avril, fouilles d’Ur.

Freud fait ici référence à une édition luxueuse sur les fouilles d’Ur, publiée par le British Museum et qu’il venait d’acquérir.

La fascination de Freud pour l’archéologie a été maintes fois évoquée, répétée et dépliée. Les gravures évoquant le forum romain, le site d’Abu Simbel (cette gravure fixée à Vienne au-dessus du divan, sera curieusement détrônée de sa place à Londres et remplacée par la leçon de Charcot !!) sont dans un rapport étroit avec les objets, ce que confirmerait la biographie de Hilda Doolittle.

Le musée Freud de Londres donne peu de précisions sur sa manière de comptabiliser la collection. En dehors d’un cercle éventuel d’initiés, le visiteur de passage a peu de chance d’en saisir la logique. Sur place les réponses sont évasives, peu assurées. Les commentaires du guide, même actualisés, ne donnent aucune indication sur le nombre exact d’objets ou sur le catalogage des gravures. Il est également impossible de savoir si les tapis qui recouvrent le sol, le divan et les consoles sont soumis à une comptabilité à part. Provenant majoritairement de Turquie et d’Iran, Freud les avaient obtenus par le biais de son beau-frère Moritz, importateur de tapis orientaux, obéissant à une tradition conventionnelle et répandue dans les milieux bourgeois de Vienne. De la même manière, le traitement de la bibliothèque d’archéologie reste quelque peu énigmatique, du moins dans ses rapports avec la collection d’antiquités. Il est d’ailleurs remarquable que Lydia Marinelli, de son côté, évoque moins la collection d’antiquités que la collection Freud, dans une série qui intègre les archives, les antiquités, la bibliothèque et le divan.



 [14] E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, volume II, op.cit, p. 405.

 [15] Stefan Zweig (1944), Die Welt von Gestern, Le monde d’hier, Paris, Belfond, 1982, pp. 332-357.

 [16] Stefan Zweig (1927), Die unsichtbare Sammlung, La collection invisible, Paris, Grasset, 1935, pp. 247-268.

 [17] Interview personnelle, Rita Ransohoff et Robert Lustig, 3 mai 1974, non publiée, citée in Edmund Engelman, Berggasse 19, Sigmund Freud’s Home and Offices, Vienna 1938, Basic Books, Inc., Publishers, New York, 1976, note 33, p. 151, absente de la traduction française.

 

 

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Freud et ses vieilles divinités dégoûtantes

Les vrais grains de sable et les fausses perles de la collection

Parmi les pionniers de la première génération qui rencontrèrent Freud au 19, Berggasse en 1899, dans son trois pièces du rez-de-chaussée, alors qu’il s’apprête à publier la Traumdeutung, nul ne pouvait pourtant ignorer qu’il avait commencé une petite collection d’antiquités soigneusement alignées sur sa table de travail...

Freud, dès 1908, déménage sa « Praxiswohnung » au premier étage. C’est également un trois pièces constitué d’une salle d’attente, un cabinet de consultation et un bureau qui renferme sa bibliothèque. Il reçoit ses différents visiteurs dans son bureau qui n’est accessible que par le cabinet de consultation.

Qu’il installât sa collection de plus en plus imposante exclusivement dans ces deux dernières pièces saturées de vitrines, d’étagères et de consoles jusqu'à la suffocation, (dont un petit assemblage qui restera définitivement sur la table de son bureau) cela ne pouvait échapper à personne et aurait dû logiquement éveiller la curiosité intellectuelle de ses contemporains sur les liens potentiels qu’elle entretenait avec la pratique freudienne et le travail d’élaboration théorique qui l’accompagne.

Il n’en fut rien. Aucune signification indexée à la genèse ou au développement de la psychanalyse ne lui fut officiellement assignée par les cercles viennois, londoniens ou américains. La collection restera cantonnée dans un domaine étrangement excentrique à la psychanalyse en contradiction totale avec la pratique même de Freud qui n’hésite pas à l’intégrer en plein cœur du transfert et de la cure sous couvert d’apports didactiques auprès de ses patients.

En effet, dès 1909, Freud publie son texte : Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle dans une revue, Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische Forschungen ; dans un chapitre intitulé Introduction àl’intelligence de la cure on peut lire : « je lui [l’homme aux rats] explique brièvement les différences psychologiques qui existent entre le conscient et l’inconscient, l’usure que subit tout ce qui est conscient, tandis que l’inconscient reste relativement inaltérable, en lui montrant les antiquités qui se trouvent dans mon bureau. Ces objets proviennent de sépultures ; c’est grâce à l’ensevelissement que ces objets se sont conservés. Pompéi ne tombe en ruines que maintenant, depuis qu’elle est déterrée ». [1]

On peut avancer quelques explications à l’absence d’investigations du vivant de Freud. D’une part, celui-ci n’a jamais écrit sur sa collection. Il avait apparemment décidé de ne pas analyser sa passion (Leidenschaft) de collectionneur qu’il comparait, dans une lettre à son médecin Max Schur, à son «  intoxication » (Sucht) au tabac, laquelle devait favoriser l’apparition d’un cancer de la mâchoire. Il s’agit donc d’une affaire apparemment « personnelle », pour ne pas dire intime. C’est une collection privée (Privatsammlung) dont l’ordonnance, obéissant avant tout à une passion individuelle, est réfractaire, par définition, à une logique généralisante. D’autre part, ce qui constitue un argument plus probant, la collection échappe à une systématisation a minima qui permettrait l’ébauche d’une saisie car elle s’accroît lentement sur quarante ans, intégrant en permanence de nouveaux objets, souvent fortuits, dont on ne saisit pas le rapport à l’ensemble. Le caractère vivant de la collection ne tient pas à la réalisation d’un idéal de totalisation et d’universalité mais à l’introduction de nouvelles acquisitions qui reconfigurent l’ensemble et de façon toujours éphémère. On peut facilement s’imaginer à quel point un tel arrangement pouvait laisser perplexes des psychanalystes entièrement préoccupés d'asseoir les principes fondamentaux de la psychanalyse et l’universalité du complexe d’Œdipe.

Vers la fin de la 2ème guerre et les années suivantes ce sont les anciens patients ou des anciens visiteurs qui, avec leurs souvenirs, leurs impressions, vont fabriquer après coup une collection imaginaire et investir un territoire contourné, inexploré par les chercheurs et les spécialistes de Freud. Ils témoigneront de la fascination qu’elle exerçait sur eux ou de leur scepticisme à son égard. En 1944, l’américaine Hilda Doolittle, plus connue sous son nom d’écrivain H.D publie son journal Writing on the Wall (réédité en 1956 sous le titre Tribute to Freud) où elle relate son analyse avec Freud en 1933. Elle écrit : « je ne m’attendais pas à le trouver entouré de ces trésors, dans un musée, un temple ».[2] Autre témoignage, nettement moins emphatique : dans une biographie datée de 1951 le jazzman Spike Hugues rapporte une visite qu’aurait effectuée  son beau-père Battiscombe (Jack) Georges Gunn, égyptologue anglais renommé, lequel avait participé aux fouilles sur le site égyptien de Tell el Amarna en 1923. Il écrit : « il n’y a pas vraiment de raison de raconter cela, mais mon beau-père qui, jusqu’à sa mort en 1950, fut professeur d’égyptologie à Oxford, fut amené un jour à Vienne à contempler la collection d’antiquités égyptiennes de Freud. Celui-ci nourrissait une fierté touchante par rapport aux innombrables statuettes et scarabées qui ornaient sa table de travail et se fit souvent photographier avec eux. Jack, qui rendit une visite de courtoisie à Freud, jeta un œil sur la collection et avec tact changea de sujet ; presque tous les objets étaient des copies ». [3]

Ces deux descriptions au cœur de la même collection appellent un commentaire : la question de la contrefaçon /falsification en dit moins sur la qualité supposée des objets de la collection qu’elle ne reflète les préjugés des observateurs pris dans les rets de leur rapport à Freud : quasi vénération d’une patiente pour son analyste ou défiance d’un érudit à l’égard de Freud le scientifique.

Erica Davies, qui à largement contribué à l’identification des objets de la collection lorsqu’elle était conservatrice au Musée Freud de Londres, fait remarquer avec beaucoup de pertinence que ces témoignages publiés, traduits en plusieurs langues et largement commentés (en ce qui concerne au moins HD) dans certains milieux universitaires transforment des opinions en faits.

« Avec le temps, de tels « faits », lorsqu’ils sont suffisamment répétés, prennent la patine de l’authentique, exactement comme le grain de sable dans l’huître qui, avec le temps, se transforme en perle ».[4]

Avec cette comparaison très délicate et imagée Erica Davies met le doigt sur une difficulté qui persistera jusque dans les années 1990, donc pratiquement un demi-siècle, dès qu’il s’agit de la collection. Les spécialistes de Freud n’avaient pas grand-chose à lire sur la question, la plupart ne l’avaient même pas vue et encore moins étudiée mais le plus déconcertant réside dans le fait qu’ils n’ont pas manqué de donner leur avis sur la « vraie nature » de la collection Freud, un avis partagé, unanime et ferme à défaut d’être vraiment éclairé. Pour la plupart il devint vite évident que la collection Freud était « avant tout égyptienne, grecque et romaine et constituée principalement de statuettes figuratives issues des fouilles archéologiques ». En d’autres termes, Freud collectionnait des reliques de la prestigieuse culture occidentale.

Abordé sous des aspects strictement esthétiques, cet assemblage ne serait qu’une accumulation d’antiquités comme on en trouve dans la plupart des musées et des collections privées de la fin de siècle très en vogue dans les familles viennoises de la bourgeoisie. 

Lorsque les chercheurs, accessoirement, commentent la présence de nombreuses pièces chinoises de la dynastie Tang, que Freud acheta dans les années 1930, c’est régulièrement pour en dénoncer la qualité douteuse ou les contrefaçons. Evoquant un travail de Robert Neuburger intitulé Freud collectionneur, Eric Pigani écrit la chose suivante :  « Freud possédait 2000 objets issus de diverses civilisations méditerranéennes disparues (égyptiens en majorité, grecs étrusques, romains) et quelques vieilleries chinoises à l’authenticité douteuse, dont une figurine trapue qui avait l’honneur de figurer seule sur la partie droite de son bureau et que Freud devait saluer tous les matins ».[5] Ce qui est pointé, c’est la présence indécente de cet ensemble chinois, l’anomalie du traitement réservé à une statuette jugée inesthétique et la bizarrerie de Freud, l’homme des lumières, se livrant à un exercice incongru. A cet endroit, la remarque de E. Pigani, si elle se voulait désobligeante, (ce qui n’est pas certain) peut parfaitement s’inverser et prendre valeur de compliment à l’adresse d’un scientifique peu enclin à céder aux conventions.

Le premier catalogage sérieux, de visu, ne sera effectué qu’en 1986 à Londres, dans la maison du 20, Maresfield Gardens où Freud séjourna les quinze derniers mois de sa vie. Anna continuera d’y vivre et d’y travailler jusqu’à sa mort en 1982. Conformément à la dernière version du testament de Freud rédigé en juillet 1938, elle était l’unique héritière de la collection d’antiquités et de la bibliothèque de psychanalyse. Deux mois après la fuite de Freud en Angleterre, la collection fut livrée à Londres par l’intermédiaire de la firme d’exportation viennoise Baüml réquisitionnée par les nazis.

Dans son propre testament Anna léguait la maison à une fondation (The New-Land Institut) appartenant à l’analyste américaine Muriel Gardiner afin d’en faire un musée. En juin 1986, un mois seulement avant l’ouverture du musée au grand public, les documents et les acquisitions de la famille Freud étaient toujours en cours d’inventaire, sous l’impulsion de son premier directeur et conservateur David Newlands. Steve Neufeld, quant à lui, fut chargé du catalogage des antiquités, stockées dans des caisses avant d’être exposées.

001La mise en catalogue systématique mobilisa l’attention des experts en archéologie et en histoire de l’art lorsqu’il fut question d’identifier un couvercle de sarcophage romain que Freud avait acquis en 1930. Ce relief funéraire constitue une des pièces les plus précieuses et représente un épisode de l’Iliade. Après qu’Achille eut tué le héros troyen Hector pour venger son ami assassiné Patrocle, Priam, père d’Hector et roi de Troie rachète le corps de son fils pour l’enterrer. Contrairement à ce que Freud a toujours affirmé, la frise ne représente pas la mort de Patrocle mais le rachat du corps d’Hector. On suppose que Marie Bonaparte avait offert à Freud un premier fragment de cette fresque en 1930. Le 5 novembre de la même année Ludwig Pollack, archéologue et marchand d’art, offre à Freud un deuxième fragment. Molnar fait remarquer que Freud acheta cette deuxième pièce sur le champ. En 1986, cet objet était encore activement recherché dans toute l’Europe et faisait l’objet d’une publication abondante dans les revues spécialisées qui le tenaient pour « perdu ».[6]

En 1926, un long commentaire fut publié à Vienne avant que cette fresque ne devienne propriété de Freud par des voies quelque peu obscures.[7]

Les tentatives d’identification révélèrent bien d’autres surprises, prenant à contre-pied les négligences, les idées reçues, voire les malentendus qui ponctuaient régulièrement les publications des psychanalystes, des historiens et des experts en esthétique depuis une cinquantaine d’années.

En effet, les premiers visiteurs du musée, a priori moins informés, découvrirent avec un peu d’attention et beaucoup d’étonnement que les antiquités égyptiennes, grecques et romaines, certes majoritaires, côtoyaient, parfois sur les mêmes étagères, des objets de Nouvelle-Guinée, des pays mésoaméricains, d’Orient , du continent asiatique et d’Afrique.

Les figurines des civilisations disparues partageaient l’espace avec des vases, des masques, des gorgones, des miroirs, des amulettes, des scarabées et des objets minuscules, telles des intailles, des bagues, des perles. S’y trouvaient également des talismans, des fragments de sarcophages, des sceaux cylindres et des idoles anthropomorphiques. L’attention, pour l’oeil un peu curieux se porte également sur une série d’objets qui ne doivent absolument rien aux fouilles archéologiques comme cette lampe à huile du XIIe siècle, d’un type extrêmement rare, utilisée dans les fêtes juives, une Menorah de Hannukah que Freud ne considérait pas comme un objet rituel mais comme partie de sa collection, ce qu’attesterait le numéro d’inventaire qui lui est attribué.

L’observateur un peu averti, sans être expert, perçoit rapidement que cette collection n’est pas le simple décor d’un intérieur au tournant du siècle car elle contient des objets qui en aucun cas n’auraient pu être accueillis dans des musées d’antiquités ou des collections privées conventionnelles. Le guide écrit du musée de Londres indique d’ailleurs explicitement que certaines pièces auraient davantage leur place «  dans un musée ethnographique ».[8] Mais ce qui frappe surtout le visiteur de passage, c’est l’incroyable impression d’entassement, d’encombrement, d’assemblage de bric et de broc où de multiples objets sont à peine distinguables les uns des autres.



[1] S.Freud [1909], Bemerkungen über einen Fall von Zwangsneurose (Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle : l’homme aux rats), in Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F, 1954,   p. 213.

[2] Hilda Doolittle [1944], Writing on the wall, Visages de Freud, Paris, Denoël, 1977, p. 67.

[3] Spike Hugues, Second Movement-Continuing the Autobiographie, Museum Press, London, 1951, p. 10.

[4] Erika Davies, « Eine Welt wie im Traum », Freud’s Antikensammlung, in catalogue de l’exposition: Meine…alten und dreckigen Götter, Aus Sigmund Freud’s Sammlung, édité par Lydia Marinelli, Stroemfeld Verlag, Frankfurt am Main, 1998, S.96.

[5]Erik Pigani, Les collectionneurs sont-ils névrosés ? http://razorland55.free.fr/Word/psychomag.pdf

[6] Sigmund Freud, Chronique la plus brève, carnets intimes 1929-1939, annoté et présenté par Michael Molnar, Albin Michel, Paris,1992, note pour l’entrée du 5 novembre 1930, p. 279.

[7] Jahresheft des Österreichen Archäologischen Institut in Wien, vol.XXIII, 1926.

[8] 20, Maresfiled Gardens, A guide to the Freud Museum London, Serpent’s Tail, London, 1998, complété après 2008.

 

 

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Freud et ses vieilles divinités dégoûtantes

freud

Introduction

Une des difficultés à laquelle on se confronte lorsqu'on tente de saisir la « véritable » signification de la collection d'antiquités de Freud pour la compréhension de la psychanalyse tient paradoxalement à sa matérialité. Le caractère tangible, perceptible, des artefacts qui la composent -statuettes, vases, fragments, etc- lui confère d'autorité une sorte « d'évidence », une visibilité a priori qui devrait faire de la collection un objet moins évanescent et apparemment plus accessible que le corpus récalcitrant des textes freudiens où sont débattues les grandes questions spéculatives de doctrine et de méthode psychanalytiques.

Cette perspective se trouble passablement et durablement lorsqu'on constate que du vivant de Freud, cette collection qui comptait trois mille pièces dans les années 1930 et pas moins de deux mille lors de son exil à Londres en juin 1938, n'a jamais fait l'objet d'une seule publication par ses collaborateurs les plus proches, que ce soit dans les périodiques destinés à un cercle de lecteurs érudits ou des ouvrages pour un public plus large. C'est à peine si son existence est mentionnée en dehors des différentes correspondances.

Après la guerre, les cinq décennies qui ont suivi la mort de Freud, le 23 septembre 1939, voient surgir une quantité invraisemblable de textes consacrés à la vie et à l'œuvre de Freud. Tous les détails de sa vie privée sont passés à la loupe, ses écrits théoriques décortiqués et proposés au public, mais là non plus, aucune publication significative sur la collection ne voit le jour. Occupant une place difficilement identifiable, elle continue à résister farouchement à tout passage au public et à toute transformation en savoir, du moins par les voies reconnues et académiques. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la rhétorique psychanalytique, saturée de figures de discours et utilisant une langue imagée tirée de la biologie, de la géographie ou de la technique militaire finira par donner davantage de visibilité à un autre objet qui se soustrait habituellement à l'observation directe et qualifié par Freud de « hautement complexe » : la logique et la dynamique des processus inconscients avec leurs connexions cachées.

 

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Freud et ses vieilles divinités dégoûtantes

Vishnu, bouddhas et Kannons : les brèches japonaises et indiennes

La chronique fourmille d’occurrences qui ouvrent des brèches dans le paysage d’une collection souvent résumée aux reliques grecques, romaines et égyptiennes. Deux Kannons, trois bouddhas, des chameaux chinois, des figurines et une statuette de Vishnu font leur apparition en 1930. Molnar fait remarquer que le japonais est la langue la plus citée par Freud dans ce manuscrit. Il ajoute que des traductions japonaises affluaient, car les psychologues japonais venaient étudier en Europe.

Freud écrit  en 1930 :

 vendredi 2 mai, traduction japonaise Au-delà du principe de plaisir

 mercredi 7 mai, Yabe du Japon - Lederer 1ère visite

Yaekichi Yabe rend visite à Freud, non pas à Vienne mais à Berlin où celui-ci intègre la clinique du château de Tegel pour y soigner son cancer et recevoir une nouvelle prothèse de la mâchoire « qui sera bien sûr un chef-d’œuvre et il sera encore trop tôt pour dire de quelle façon il va m’empoisonner la vie ».[18] Là encore, le lecteur ne peut qu’être saisi de cette inquiétante proximité entre « la merveille » et l’immonde.

Dans un texte de 1931 Yabe rapporte cette rencontre. Les japonais ont choisi « Au-delà du principe de plaisir » comme premier texte à traduire, ce qui ne manque pas d’étonner Freud. Yabe lui répond que « la théorie selon laquelle la vie tend vers la mort est une idée bouddhiste. Dans la mesure où le bouddhisme influence largement la mentalité japonaise, la psychanalyse devrait être plus facile à aborder par ce livre… Ce raisonnement plut beaucoup à Freud. Puisque cette théorie lui avait valu des critiques et qu’il avait été amené à lui apporter quelques changements, il était heureux de voir que d’un seul coup, il avait acquis de nombreux collègues qui le suivraient dans cette voie. Il appela sa fille dans  la pièce d’à côté : « Anna, Anna ! ». [19]

Dans la même journée Freud s’était rendu dans la boutique de l’antiquaire berlinois Philipp Lederer. Il s’y rendra cinq fois pendant son séjour, sans qu’il mentionne la nature de ses achats. Après son retour à Vienne, le 23 juillet 1930, il continuera son commerce avec l’antiquaire par l’intermédiaire de Ernst installé à Berlin.

Cinq ans plus tard, dans une lettre à Georg Hermann, il relate ses tractations financières à l’époque:

« Sur le Kupfermarkt demeure un Dr Lederer grâce à qui j’ai pu convertir en antiquités la plus grande partie de la dotation du prix Goethe de la ville de Franckfort ». [20]

La dotation du prix Goethe s’élevait à 10 000 marks, une somme relativement conséquente, que Freud perçut le 24 août 1930 exactement. A en croire Jones, cette somme aurait été utilisée à rembourser « tout juste les dépenses du long séjour de Freud à Berlin ».[21] Jamais il ne mentionnera la conversion de la dotation en antiquités entre 1930 et 1931, alors que la maison d’édition traversait des difficultés financières sévères et que la clinique de Tegel était sur le point d’annoncer sa fermeture après un appel de fonds, lancé dès 1929 auprès de plusieurs donateurs, dont Dorothy Burlingham, Raymond de Saussure et Marie Bonaparte.                      

A partir de 1930, Freud suivra pas à pas et très attentivement l’introduction et l’évolution de la psychanalyse au Japon. Les traductions des textes freudiens font l’objet de rivalités entre les maisons d’édition qui publiaient des traductions simultanément.

Le 4 janvier 1931, Freud écrit à Jones :

« J’ai reçu il y a peu la traduction japonaise de la Vie quotidienne mais pas sous la direction de Yabe. J’ai semé là-bas une petite confusion. »

Jones, une dizaine de jours plus tard lui fait la réponse suivante :

« Traduire la Alltagsleben en japonais a dû être une tâche difficile, mais on peut penser qu’ils ont choisi des exemples japonais ».

Pendant toute cette période, les traductions japonaises sont celles qui font l’objet du plus grand nombre d’entrées de la part de Freud. Au cours de cette année la Zeitschrift annonça l’admission provisoire du Groupe psychanalytique japonais fondé par Yabe au sein de l’IPA.

007Dans la chronique, Freud évoque un cadeau qui lui est offert par un autre japonais, le docteur Kosawa :

Jeudi 18 février 1932, Fuji-Yama cadeau de Kosawa

Molnar mentionne que Freud avait suspendu cette estampe du mont Fuji-Yama dans sa salle d’attente.

Elle se trouve actuellement dans la salle à manger à Maresfield Gardens, ajoute-t-il. Une fois de plus, le mystère subsiste lorsqu’il s’agit d’identifier les commanditaires de telles initiatives. Cette « discrétion » est très repérable et grève tout le texte de Molnar qui s’est pourtant fixé comme objectif d’apporter le maximum d’intelligibilité à la chronique…

Kosawa est fréquemment présenté comme le premier psychanalyste original du Japon en raison de sa contribution à une interprétation strictement japonaise des conflits psychiques. Ses thèses se sont progressivement imposées dans le milieu psychanalytique japonais et reposent sur l’affirmation que les japonais ne sont aucunement concernés par le complexe d’Œdipe. Globalement c’est la mère qui serait objet d’ambivalence. Le complexe d’Ajase fait école au Japon et conditionne actuellement une pratique où le thérapeute s’identifie à la bonne mère. Á l’origine, dans les textes classiques, Ajase est un prince qui tue son père et se convertit au bouddhisme mais il existe de multiples versions, complexes, voire paradoxales où la mère tue elle-même le devin.

Yabe, formé par Jones, sera progressivement distancé par ce rival doctrinal. Kosawa est sur le point de céder aux sirènes de Ferenczi mais le 16 mars 1932, quinze jours après avoir reçu l’estampe japonaise, Freud lui envoie un courrier et lui propose de le recevoir en analyse à 10 dollars de l’heure au lieu des 25 habituels…

Cette rencontre avec les japonais, l’acquisition de statuettes bouddhistes ou d’estampes japonaises dans ce jeu complexe d’achats et de cadeaux pendant les années 30 sont des témoignages tangibles d’éléments spéculatifs controversés comme la pulsion de mort, ou des mythes plus éprouvés tels que l’incontournable complexe d’Œdipe.

L’Autre enseignement de la chronique réside dans l’extrême attention portée par Freud sur l’évolution de la psychanalyse en dehors des frontières occidentales : une entrée de décembre 1931 est à ce titre révélatrice.

008Mercredi 09 décembre 1931, Vishnu de Calcutta

La Société psychanalytique indienne fait parvenir à Freud une figurine en ivoire pour son anniversaire avec une lettre d’accompagnement et un poème en sanskrit. Quatre jours plus tard, Freud envoie à Girindrashekhar Bose  une lettre de remerciement dont les termes sont les suivants :

« La statuette est charmante et je lui ai donné la place d’honneur sur mon bureau. Aussi longtemps que je vivrai, elle gardera présentes à mon esprit les fières conquêtes que la psychanalyse a réalisées dans les pays étrangers, et les sentiments positifs qu’elle m’a valus, au moins de la part de quelques-uns de mes contemporains ».[22]

Dans une lettre ultérieure à Ernst Freud, constatant que le bois et l’ivoire se fissurent, il écrit :

« Se peut-il que le dieu, étant habitué à Calcutta, ne supporte pas le climat de Vienne ? ». [23]

En 1932, bon nombre de psychanalystes européens se sont déjà détournés de Freud pour élaborer leurs propres théories. Sandor Ferenczi renonce à la présidence de l’IPA suite à de profondes divergences et Reich, se tournant vers le marxisme, représente un danger pour le mouvement psychanalytique. Dans ce contexte de fortes tensions, Freud rencontre moins de résistance en Inde et au Japon. A la fin de l’année 1932, dans une lettre à Marie Bonaparte, son jugement sur ses contemporains est sans appel :

« Les scandinaves sont pour la plupart des gens travailleurs, mais ils sont en retard dans leur acceptation de la psychanalyse, loin derrière les indiens et les japonais ».[24]

Si la collection actuelle possède bien des objets de Nouvelle-Guinée, d’Amérique ainsi que trois outils de pierre et d’os datant de l’époque néolithique, la chronique n’en donne aucune indication. Il en est de même pour les objets qui relèvent de la culture juive. En l’absence de sources aussi fiables que la chronique, la reconstruction de la collection avant 1929 est le produit de spéculations parfois fantaisistes ou éclairées. Dans ce contexte, pour les trois longues décennies qui précèdent l’élaboration de la chronique, les correspondances de Freud se révèlent très précieuses, bien qu’elles n’apportent pas le même type de réponses. En d’autres termes, les secrets qui entourent l’acquisition par Freud d’une majorité d’objets sont actuellement impossibles à lever. Les échanges épistolaires, quant à eux, ne dirigent pas l’attention du lecteur sur la provenance des objets mais sur l’origine de la collection  et les grands débats théoriques qui l’accompagnent. La correspondance de Freud et son traitement révèlent également quelques surprises.



 [18] S. Freud/ Martha, Lettre du 04 -06-1930, Musée Freud de Londres.

 [19] Yaekichi Yabe, A Meeting with Professor Freud, transcription de la traduction anglaise, Bibliothèque du Congrès, Washington, 1931, p. 11.

 [20] S. Freud/ G.Hermann, lettre du 28-02-1936, Musée Freud de Londres.

 [21] E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud,volume III, Les dernières années 1919-1939, Paris, P.U.F, 1961 p. 173.

 [22] S Freud/ G.Bose, lettre du 13-12-193, Musée Freud de Londres : copie 1- F8-30.

 [23] S Freud/ E. Freud, lettre du 13-12-1931, Archives Sigmund Freud, Bibliothèque du Congrès, Washington.

 [24] S Freud / M. Bonaparte, lettre du 21-12-1932, Musée Freud de Londres : F8/Con19, version originale in Sigmund Freud, Chronique la plus brève, notes et références, p. 284.

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