Rencontre avec Édouard Glissant

Place publique du 7 février 2009, Maison de l'Europe, Paris.

Mayette Viltard

Cf : L'unebévue N° 26 : Rhizome, carte, noeud Bo, Rhizome et création, une poétique, p 11.

- Question sur le nourrisson et sa mère :

Dans son film Œdipe-roi, Pasolini filme le bébé dans les bras de sa jeune mère qui danse dans une petite prairie au centre d’une clairière. La caméra prend la place du nourrisson emporté dans la danse tourbillonnante de sa mère et le spectateur-nourrisson dans les bras de sa mère regarde la cime tournoyante des grands arbres, ébloui par le soleil. Correspondance que fait Pasolini, dans son cinéma de poésie, avec le film de Dreyer Vampire, où la caméra prend la place du cadavre dans le cercueil, et le spectateur, cahoté par les pas de ceux qui le portent, voit la ronde des visages penchés au-dessus de lui .

 Quand vous parlez de vous nourrisson dans les bras de votre mère, vous dites que ce nourrisson que vous êtes, par les mouvement de votre mère traversant à pied la Martinique, dévalant les pentes, montant un morne, traversant les cultures, prend connaissance des paysages, et que le paysage marque non pas l’esprit ou l’inconscient, je vous cite dans La cohée du lamentin, « mais le corps, les réflexes, l’organisme d’un quasi nouveau-né ».

 Il me semble que dans votre œuvre vous ne faites pas véritablement cas des visages, peut-être que je me trompe, mais il me semble que dans votre topique « de la brousse, de l’inextricable, du tremblement de terre, du cyclone »les paysages prennent le pas dans leur diversité sur ce que le visage, peut-être, dans la topique du pré et de la source, réalise comme point d’unité d’un individu auquel on accroche une personnalité.

 Il me semble que dans ce que vous écrivez, le visage n’a pas cette fonction.

 

 - Je voudrais vous poser une question sur ce que vous appelez « le gouffre ».

 Je vais pour commencer me référer à Freud.

En pleine guerre mondiale, Freud a écrit en mars avril mai 1915 trois textes, Deuil et mélancolie, La désillusion causée par la guerre, et Notre rapport à la mort, dans lesquels il soutient que le deuil s’achève et libère à nouveau des possibilités d’investissement de la libido, que la guerre vient perturber le rapport de l’ego à l’éternité, et que le déni de la mort rend inapte à la vie. L’esprit de système a séparé ces textes, et considéré que les textes de circonstances sur la guerre n’avaient rien à voir avec les textes « théoriques » de Métapsychologie, tel Deuil et mélancolie. Exclusion également d’un quatrième texte, écrit un mois plus tard, Passagèreté, dans lequel Freud, entre « l’ami taciturne » à la recherche d’un système, Lou Andréas-Salomé, et « le jeune poète » désespéré de ne pas pouvoir empêcher la destruction, Rainer Maria Rilke, soutient qu’il n’y a pas plus à cultiver des pensées d’apocalypse que des désirs d’éternité.

 Je vais en deuxième lieu me référer à Judith Butler, qui dans son livre Vie précaire, à propos des morts de la guerre en Irak, dans son chapitre « Violence, deuil, politique », développe l’idée que le corps a toujours une dimension publique, qu’il est d’emblée livré au monde des autres, qu’il porte leur empreinte, et que, pour qu’il y ait nécrologie, il faut qu’il y ait eu une vie jugée digne d’attention, de considération, digne d’être préservée. Elle évoque Antigone, disant à Créon qu’il n’y aura pas de deuil public, que le seul discours qui peut être tenu est fait de silence et de mélancolie.

Elle soutient alors que la nécrologie doit être conçue comme un acte de production de la nation, que l’interdit qui frappe certaines formes de deuil public est la base même sur laquelle se constitue l’espace public, car dit-elle, les nations ne sont pas des psychés individuelles, mais elles peuvent être décrites comme des sujets au même titre que les psychés individuelles bien que d’un ordre différent.

 J’en viens à ma question :

Il me semble que vous développez une autre idée du deuil, je ne sais même pas si ce mot convient, lorsque vous évoquez le gouffre et que vous écrivez : « un coquillage, une conque touchent là un crâne, ici le limon bouge, libère une bulle qui monte du fond de l’Océan, non pas pour hurler, se plaindre ou haïr, mais juste, chargée de hautes ténèbres, pour s’offrir à la lumière … La bulle montée des oublis de l’abysse éclate à la surface du monde comme un oxygène qui n’aurait rien oublié de l’asphyxie »…