Rencontre avec Édouard Glissant

Place publique du 7 février 2009, Maison de l'Europe, Paris.

Marie-France Basquin

 

Cf : L'unebévue N° 26 : Rhizome, carte, noeud Bo, Rhizome et création, une poétique, p 11.

Vous nous avez déjà très largement répondu, et je ne voudrais pas abuser de votre temps, mais j'aurais souhaité, pour terminer, que vous évoquiez une dimension très présente dans votre œuvre et qui est articulée il me semble à ce processus de créolisation de l'identité et de la langue dont vous nous avez parlé. Il s'agit du paradigme scientifique du chaos dont vous rappelez dans un de vos textes qu'il est référé à l'invention de la mécanique quantique et plus précisément au principe d'indétermination de Heisenberg formulé dès 1925.

Ce paradigme vous mène à la question de la poétique.

Or, je repère comme une fraternité entre vous-même et F.Guattari sur cette question. Ce que Guattari appelle de ses vœux pour la psychanalyse c'est un nouveau paradigme esthétique, celui de la création artistique. Je cite une nouvelle fois son dernier livre  « CHAOSMOSE » où il resitue la question de la production de subjectivité, en 1992.

 « Au-delà de la fonction poétique se pose la question des dispositifs de subjectivation. Parler de machine plutôt que de pulsion, de flux plutôt que de libido, de territoire existentiel , d'entités chaosmiques plutôt que d'instances du moi et de transfert, ça n'est peut-être pas qu'une question de vocabulaire ! Les instruments conceptuels ouvrent et ferment des champs de possible. Leurs retombées pragmatiques sont souvent imprévisibles, lointaines, différées. Qui peut savoir ce qui sera repris par d'autres, pour d'autres usages ? »

Et encore, en 1991, avec G. Deleuze dans « Qu'est-ce que la philosophie ?»

« L'art n'est pas le chaos, mais une composition du chaos qui donne la vision ou la sensation. Si bien qu'il constitue un chaosmos comme dit Joyce, un chaos composé - non pas prévu ni préconçu ... L'art lutte avec le chaos pour le rendre sensible ». Ils évoquent alors la puissance des couleurs en peinture, l'embrasement des gris noir vert du Greco, l'or de Turner, le rouge de Nicolas de Staël.

Vous revendiquez l'opacité des identités, vous dites des langues créoles, je vous cite, « qu'elles sont frayées dans la baye de la caraïbe et de l'océan indien. » Vous appelez «  une pensée de la trace qui suppose et porte non pas la pensée de l'être mais la divagation de l'existant. » C'est à ce point qu'apparaît pour vous la science du chaos.

« On ne peut arriver au fond de la matière. En effet, pour voir les particules on doit les éclairer et quand on les éclaire, on en change peut-être la nature, à coup sûr la vitesse et l'orientation. Il y a une opacité de la matière qui est là un incontournable, un infranchissable. Alors il faut décrire ce qui est dans l'étendue, ce qui est indescriptible. Il y faut la poésie, une poétique du chaos-monde ».