Rencontre avec Édouard Glissant

Place publique du 7 février 2009, Maison de l'Europe, Paris.

Marie-France Basquin

 

Cf : L'unebévue N° 26 : Rhizome, carte, noeud Bo, Rhizome et création, une poétique, p 11.

Ma première intervention sera en fait une demande, repartir de l'évocation de Félix Guattari. Faisant référence à sa venue à Bâton-Rouge en 1988 où vous l'aviez invité, vous évoquiez, auprès de F.Noudelman, son mode de présence aux autres, dans « une profusion charnelle d'une réalité qu'on palpe ensemble » disiez-vous, ce qui nous le rendait extrêmement vivant !

En 2005, une deuxième édition de son dernier ouvrage écrit en 1992 nous est parvenu. Ce texte « Chaosmose » propose, pour notre actualité, d'importantes lignes de devenir de sa pensée. Je voudrais ici en citer quelques passages, à propos de la « production de la subjectivité » -Titre du premier chapitre. Car, comme vous le faites vous -même, il donne assez souvent une forme active, processuelle aux substantifs. Par exemple, subjectivation et non subjectivité. Dans ce même mouvement, il me semble, vous proposez la créolisation à partir de la créolité. Félix Guattari parle d'une subjectivité plurielle, polyphonique. Sa conception est ancrée pour une part dans la multiplicité de ses pratiques dans le social. Voici juste quelques éléments concernant ce qu'il nomme subjectivité plurielle. L'enfant, par exemple, ne dissocie pas le sentiment de soi du sentiment de l'autre. Son expérience relationelle est d'emblée trans-subjective. Par ailleurs, cette subjectivité à l'état naissant, on ne cessera de la retrouver dans le rêve, le délire, l'exaltation créatrice ou le sentiment amoureux. Puis, se référant à son expérience de la clinique de La Borde, il parle de la création de foyers locaux de subjectivation collective. En effet, pour F.Guattari, les mouvements de subjectivation ne sont pas réductibles à un psychisme qui serait séparé des mouvements sociaux. Ils sont « traversants ! Comme on le dit d'un appartement traversé de part en part par la lumière du dehors ! C'est cela qu'il nomme des « singularités pré-personnelles » ou non -humaines. Il évoque alors, dans ce même texte, un certain nombre de bouleversements sociaux des années 1970 et 80. Tienanmen, la Pologne, l'Iran... Précisant que ces mouvements peuvent aussi bien mêler des aspirations émancipatrices, des pulsions rétrogrades, conservatrices voire fascistes, d'ordre nationaliste, éthnique et religieux.

Pour revenir à nos échanges, j'évoquerai rapidement quelques éléments de notre actualité. Oui, des murs se dressent toujours, comme autant de balises pour nos identités, comme des barrages aux déplacements, aux passages. Dans le social, je n'en parlerai pas davantage. Vous aviez vous-même écrit ce texte en 2007 « Quand les murs tombent, l'identité nationale hors-la-loi ». Dans les pratiques psychiatriques, des murs sont désormais construits pour isoler les malades jugés trop dangereux pour autrui. Cette ségrégation et enfermement de type policier sont en cours de mise en place. Dans la pratique de la psychanalyse on a assisté à un « figement » des discours et des concepts qui paralyse l'expression de toute singularité. Un comble ! Dans ce même mouvement, les thérapies se voient assignées à un rôle de normalisation des comportements. Pour toutes ces raisons, pourriez-vous nous parler de votre rencontre avec F.Guattari, du moins de quelques moments de votre relation, moments de croisement de vos trajectoires de pensée.

Je reviens à cet entretien que vous avez eu avec François Noudelman en 2007, alors qu'il préparait une émission de France Culture pour présenter la «biographie croisée de GDeleuzeFGuattari» de F.Dosse. Vous présentiez Guattari comme un penseur des villes, un homme qui se déplace, vous-même comme penseur archipélique, penseur des îles. Puis vous le nommiez un « parlant » et vous étiez emporté dans ce mouvement de la parole, dans la même excitation de l'imprévisible. Voici les paroles fortes que j'avais retenues.