theatreLE PETIT THÉÂTRE D'ANNA FREUD

Colette Piquet

ISSN : 1284-8166, ISBN 2-914596-23-5 - 96 p. 10 €

Tout (m’)agace chez cette fille de Freud. En vrac : ses airs de vestale, ses habits comme des sacs (pour cacher quoi ?), ses tricots et ses travaux d’aiguille à n’en plus finir, son fantasme d’être battue, habillé de la honte qui ne l’a jamais lâchée, ses belles histoires si dérisoires, pour ne pas dire niaises, l’image dont elle s’est affublée de servante de la psychanalyse freudienne, sa manière de s’être faite l’instrument, pour ne pas dire l’exécutrice du désir de son père, sa position de fille-à-papa qui ne-s’est-jamais-séparée-de-son-daddy-chéri, la rigidité simplificatrice de ses textes théoriques, la façon étriquée dont elle a conduit l’IPA, les censures qu’elle a exercées sur les écrits et les lettres de son père... Il y a certes à son crédit sa conduite ferme face à la Gestapo, ses amitiés fidèles, et surtout ce qu’elle a construit courageusement avec Dorothy Burlingham autour des maisons pour enfants sans famille. Mais enfin, psychanalyste d’enfants comme la nomme souvent Freud avec condescendance (Ma fille, la psychanalyste d’enfants...) est-ce que c’est bien sérieux ?

Et puis il y a la Conférence d’admission à la Société psychanalytique de Vienne, qu’Anna Freud prononce le mercredi 31 mai 1922, sous le titre : Schlagephantasie und Tagtraum (Fantasme d’être battu(e) et rêverie). Cette conférence est ahurissante à plus d’un titre, formelle, désaffectée, fabriquée d’à-peu-près, de simplifications, semée d’expressions insolites, d’invraisemblances, de contradictions, trouée de non-dits, d’ellipses... Bref illisible. Sauf pour Lynda Hart et Teresa de Lauretis qui m’aident un peu à la lire autrement, et ce n’est pas facile.

Une remarque de Lynda Hart. Il y a une convergence entre les fantasmes S/M de certaines femmes américaines et les histoires romanesques de la collection Harlequin, dites à l’eau de rose, pour lesquelles des groupes de femmes de Smithton se passionnent aux États-Unis (et ailleurs sans doute aussi), et puis elle ajoute : Je me propose de réfléchir à cette convergence particulière, à travers un dialogue fille/père, où la fille parle à la fois le langage du père et le sien propre, et je pense ainsi obtenir quelques résultats surprenants. Il s’agit d’Anna Freud et de sa conférence d’admission à la Société psychanalytique de Vienne.

Pourtant Lynda Hart se contente de quelques observations sur cette conférence, sans tenter concrètement ce qu’elle propose , mettre en scène et en lumière ce dialogue fille/père pour faire apparaître de façon vivante le caractère de performance de la conférence. Car s’il s’agit d’un dialogue fille/père, on peut affirmer que cette conférence fut une véritable performance, au sens que donne Lynda Hart à ce terme dans son livre Acting Out : Feminist Performances.

Un peu plus loin, Lynda Hart se réfère à Teresa de Lauretis qui soupçonne Anna Freud d’être elle-même l’un des cas analysés par son père dans l’article Un enfant est battu. Teresa de Lauretis lit l’article d’Anna Freud, Fantasme d’être battu(e) et rêverie , comme une confession psychanalytique à peine déguisée et avance : Anna Freud a traité son désir œdipien, dont le refoulement n’est-pas-si-réussi-que-ça (her not-so-successfully repressed Oedipal wish), et sa culpabilité associée aux fantasmes masturbatoires, en sublimant ses exigences instinctuelles dans des activités socialement valorisées, même si ce sont des activités masculines d’écrivain, de psychanalyste engagée dans la formation d’analystes et d’héritière de l’institution freudienne. Ainsi sa vie et son travail public allaient dans le sens non seulement du propre manque de perspicacité, mais aussi du dédain de Freud lui-même envers le lesbianisme, attitude à jamais caractéristique de la psychanalyse.

Lynda Hart exprime son accord avec Teresa de Lauretis, tout en se disant un peu plus optimiste sur le devenir des idées d’Anna Freud : en effet la fille introduit une rupture dans le récit de son père en découvrant un trou dans le fantasme, un refoulement-pas-si-réussi-que-ça, et ainsi parvient à se glisser hors de la prison de la différence des sexes puisque son fantasme, à travers les belles histoires de ses rêveries, la fait actrice dans un échange homoérotique mâle. Lynda Hart montre alors comment le poncif de la différence des sexes se constitue à travers le fantasme sexuel de domination/soumission : Le préjugé que les femmes masochistes sont, parmi les nombreux positionnements sexuels, le groupe le plus pitoyable et/ou méprisable — précisément parce qu’elles voudraient exhiber la chose honteuse qu’elles sont déjà. Elle évoque Karen Finley se barbouillant de chocolat pour performer cette merde que sont les femmes dans nos sociétés.

Il y a plus pour Lynda Hart. La seconde phase du fantasme Un enfant est battu doit rester inconsciente selon Freud, parce qu’il s’agit d’un fantasme incestueux. On juge l’inceste impossible dans la conscience culturelle, ... précisément parce que c’est le droit et la prérogative des hommes — leur droit de pratiquer/performer et leur droit de le garder muet/caché en le proclamant tabou fondateur de la culture (et, en conséquence, la plus puissante des transgressions)... Les femmes revendiquent leurs droits à réécrire des fantasmes incestueux. Pénétrer ce tabou fondateur est peut-être la pointe extrême de la transgression, ajoute-t-elle.

Autrement dit, Freud s’est donné le droit d’analyser Anna, sa fille, et en plus de publier en 1919, pendant son analyse même, une étude intitulée Un enfant est battu, Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles, où l’un des cas cités, le 5ème ou le 6ème, on ne sait pas, est celui de sa propre fille. À quoi, revendiquant en douce ses droits à réécrire ses fantasmes incestueux, Anna répond par une conférence qui va jusqu’à mettre en question le complexe d’Œdipe et le refoulement des désirs incestueux, les siens. De façon certes voilée. Mais de quoi soupçonner en tout cas que l'énonciation d'Anna Freud dans cette conférence est très singulière.

Anna Freud, bouture dégénérée du freudisme paternel, selon Wladimir Granoff. Morceau coriace de la psychanalyse, selon Jacques Lacan. Freud embringué dans l’homosexualité féminine, selon Jean Allouch. Queer Anna, selon Isabelle Mangou. Tout ça, et en plus Teresa de Lauretis et Lynda Hart. Six raisons au moins de s’intéresser à cette petite personne dérangeante qu’est Anna Freud, autrement qu’en la voilant sous un manteau de pudeur, comme les psychanalystes savent le faire pour arranger leur histoire — cela s’appelle, ainsi que le disait mon prof de philo de terminale, la toilette du souvenir.

Patiemment depuis 2002, pendant cinq années et vingt et une sessions, un groupe qui s’est nommé modestement (pour adresser un clin d’œil à Marie-Hélène Bourcier et son Queer Zones) tente de dépoussiérer la figure d’Anna Freud : 2002, Queer Anna ; 2003, Queer Anna two, no fantasex for Daddy ; 2004, Anna butch blues ; 2005, Pas si refoulé que ça ; 2006-2007, Anna Freud, un monstre inapproprié/able ; avec le bouquet d’un colloque en novembre 2006, Anna Freud, mannequin de son cas. Les chemins zigzaguants des CLINIC ZONES reviennent sans cesse à la Conférence d’admission d’Anna Freud. Monstruosité et obsession.

Depuis Queer Anna, je ne réussis pas à parler de façon soutenue d'Anna Freud, je ne trouve rien à dire à son sujet ou au sujet de sa conférence. Rien de plus que ce qu’en ont dit Lynda Hart et Teresa de Lauretis. Je parle, en vrac : de Monique Wittig pour qui j’ai éprouvé une grande passion, de l’enfance du langage selon Wittig, de ses dictionnaires brouillons et de ses Chevalières d’Éros. Et puis du Saint=Foucault de David Halperin, des montages performances de Deborah Bright, des vampires/oupires/upires du Carmilla de Sheridan Le Fanu, des Savoirs situés de Donna Haraway et des Savoirs_Vampires@War de Beatrix Preciado...

Mais la conférence d’admission d’Anna Freud, non merci.

Quoique…

Cette conférence, si banale en apparence, si soucieuse de respecter les conventions et les convenances... Sous la voix neutre et assurée de la conférencière (selon Elisabeth Young-Bruehl), au delà des mots de cette étrange conférence, je commence à entendre une petite voix indistincte d’abord, souffrante, mais aussi renfrognée, têtue, teigneuse parfois, un texte caviardé, chaotique, envahi par des personnages inattendus (Sigmund Freud, Lou Andreas-Salomé, Anna Freud elle-même, puisqu’elle s’avance masquée), une réponse du tac au tac au texte de Freud, Un enfant est battu, publié trois ans auparavant pendant son analyse même. Une réponse pas-si-douce-que-ça, violence contre violence. Mais une réponse qui reste encore dans le placard, comme on dit.

Le pas-si-refoulé-que-ça de Teresa de Lauretis, cette pierre dans le jardin freudien de l’Œdipe et du refoulement, l’effort de la fille pour sortir hors de la prison de la différence des sexes, sa réappropriation de ses désirs incestueux ne sont pas lisibles d’emblée dans la conférence d’Anna Freud. Sauf si on brise les énoncés pour retrouver derrière sa parole très neutre le dialogue fille/père dont parle Lynda Hart. Dialogue difficile pour la fille, puisqu’elle ne peut se présenter que masquée. Mais il n’est pas sûr que le père et prestigieux Professeur Freud en soit ressorti indemne.