ÉDOUARD GLISSANT PHILOSOPHE, ÉCRIVAIN ET POÈTE

Ninette SUCCAB.

in L'unebévue N° 26 : Rhizome, carte, noeud Bo, Rhizome et création, une poétique, p 11.

Je vais débuter cette journée en faisant une courte présentation de notre invité Edouard Glissant, en choisissant de mettre en exergue, une des injonctions qui surgit à plusieurs reprises dans le corps de son texte.

« Agis dans ton lieu, pense avec le monde! »

Édouard Glissant philosophe et poète s’interroge sur le devenir de notre monde dont les « emmêlements » à l’œuvre en ont multiplié la complexité et modifié les identités. Il affirme que c’est une des fonctions du poète que de contribuer à renverser l’ordre des choses et d’accomplir un changement dans l’imaginaire des humanités.

Pour son premier roman La Lézarde, (il est alors âgé de 30ans), Il obtient en 1958, le prix Renaudot qui est le point de départ d’une immense et foisonnante œuvre littéraire.

Ce roman est à la fois une narration détachée par un point de vue extérieur et une écriture flamboyante, inscrite au coeur d'un sujet, traversé par une question essentielle: quelle peut bien être la parole d'un peuple composé de descendants d'esclaves affranchis ?

Deux ans après la Lézarde, engagé dans le combat contre le système colonial, il signe en 1960 le Manifeste des 121, qui n’est, rien de moins qu’ une Déclaration du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie.(1954-1962)

Parmi les 121 signataires, je citerai : Maurice Blanchot, André Breton, Michel Leiris, Jean-Paul Sartre, Margueritte Duras, Edgar Morin, Robert Antelme, François Truffaut, Maud Manonni, Jean-PierreVernant, Claude Lanzman.

Le contexte politique n’étant guère favorable à ce type de hardiesse, des mesures coercitives sont prises par le gouvernement du Général De Gaulle et Edouard Glissant est interdit de séjour aux Antilles. Sa prise de position lui vaut 5 ans d’assignation à résidence en France jusqu’en 1965.

Rentré en Martinique, E.Glissant fonde, un établissement de recherche et d’enseignement, l’Institut Martiniquais d’Etudes (IME), institution d’éducation qui vise à restituer aux jeunes Antillais un enseignement en accord avec la réalité de leur histoire et de leur géographie, contre toute acculturation.

Après avoir été de 1982 à 1988, Directeur du Courrier de l'Unesco.

il est nommé en 1989, « Distinguished University Professor » de l'Université d'Etat de Louisiane (LSU), où il dirige le Centre d'études françaises et francophones.

En 1993, Il compte parmi les fondateurs du Le Parlement international des écrivains qui voit le jour à la suite de l’assassinat de l’écrivain algérien Tahar Djaout. Une soixantaine d’écrivains, à l’initiative du Carrefour des littératures animé par Christian Salmon, lancent un appel afin de créer une structure internationale capable d’organiser une solidarité concrète avec les écrivains victimes de persécutions.

Ce parlement des écrivains, qui compte parmi eux, Adonis, Jacques Derrida, Salman Rushdie, Pierre Bourdieu, va se donner pour tâche de contribuer à créer de nouveaux espaces de liberté, d’échange, et de solidarité pour défendre la liberté de création partout où elle est menacée.

Depuis 1995, il est « Distinguished Professor of French » à l’université de New York (CUNY).

Sa dernière et récente fondation est l’institut du TOUT-MONDE à Paris.

L’Institut du Tout-Monde est à la fois un site d’études et de recherches, un espace d’invention et de formation, un lieu de rencontres, et un espace dédié aux mémoires des peuples et des lieux du monde.

Faisons un retour au contexte martiniquais et aux mouvements d’idées.

La pensée d’E.Glissant relaie celle d’Aimé Césaire qui dans l’immédiate après guerre a été favorable à la politique de départementalisation des anciennes colonies françaises du Bassin Caraïbe.il s’agit pour Césaire, député de la Martinique et Maire de Fort-de-France de bâtir une nation et de fédérer un peuple, en rompant un silence collectif.

Aimé Césaire et son ami Léopold Senghor produisent le terme : Négritude – un terme qui va désigner l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir .(monde noir qui s’étend de l’Afrique –aux Antilles –aux Amériques et à l’ Europe)

Césaire prône haut et fort la grandeur de l'histoire et de la civilisation noire face au monde occidental qui les avait jusque-là dévalorisées.

Les tenants de la Négritude regroupés derrière la figure emblématique d'Aimé CESAIRE, dominent depuis l'avant-guerre le paysage antillais et jouissent d'un certain prestige. La revendication de l'héritage africain, des valeurs propres à la diaspora africaine issue de l'esclavage, et d'une identité essentiellement nègre fondent cette tendance.

Ils font valoir, comme source de fierté leur identité nègre et l'ensemble des valeurs culturelles du monde noir.

À la fin des années 60,

Édouard GLISSANT, forge le terme : ANTILLANITÉ et fait rupture avec la négritude.

Ce terme naît d'un constat : la société antillaise est malade. Elle souffre d'avoir subi une politique de colonisation "réussie"

L'objectif de GLISSANT alors est de mettre à jour le réel antillais à travers l'histoire commune de la plantation sucrière que caractérisent le cloisonnement social, la couleur de la peau, l'héritage africain et la langue créole. Il affirme la spécificité des Antilles dans leur diversité, leurs langues et leurs histoires.

L'Antillanité est une identité ouverte et plurielle.

En fait, il s'agit de s'approprier l'espace accaparé par les colons et l'histoire occultée par la période de l'esclavage.

Et puis, le camp des Modernes, apparaît à la fin des années 80, un mouvement littéraire emmené par Patrick CHAMOISEAU et Raphaël CONFIANT.

Son fondement conceptuel repose sur un manifeste : "l'éloge de la Créolité" écrit par J. BARNABE, Patrick CHAMOISEAU et Raphaël CONFIANT.

Il s'agit de poursuivre par le biais de l'écriture et du langage, la recherche identitaire entamée par la Négritude et l'Antillanité. La démarche intègre l'histoire des Antilles et l'imbrication des différents peuples qui sont arrivés, volontairement ou pas.

La Créolité rejette l'unicité, l'universel, la pureté et la transparence.

Ami d'Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, il cherche à développer avec celui-ci le concept de mondialité, en vue de traduire, sur le point de vue politique et poétique, une nouvelle conception du monde qui serait fondée sur l'ouverture des cultures, la protection des imaginaires des peuples, lesquels disparaissent lentement sous l'action de l'uniformisation du monde provoqué par la mondialisation.

Je porte l’attention sur leurs deux derniers textes écrits à quatre mains

1- Le premier : - Quand les murs tombent : l’identité nationale hors la loi ?

c’est un texte d’intervention : Au moment où est inauguré le ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement, Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau y lancent un appel contre « les murs » qui aujourd’hui menacent la relation à l’autre.

2- Le second : - L’intraitable beauté du monde, Adresse à Barak OBAMA.

qui est l'incarnation de ce qu’Edouard Glissant nomme depuis trente ans la« créolisation » du monde. La créolisation irréversible du monde est une thématique qui traverse son œuvre. C’est l’idée d’un processus continu capable de produire du partage et du possible. C’est un terme ouvert correspondant à la situation du monde. La créolisation, c'est le choc, le contact des oppositions, la recherche de convergences entre les cultures du monde.

Passées les brûlures de l'esclavage, passés les interminables débats sur l'identité fixe , passées négritude et créolité, comment devons-nous aborder le XXIème siècle dans une perspective nouvelle ?

C’est en ces termes que la question peut se poser aujourd’hui. Edouard Glissant nous propose quelques pistes sur lesquelles il nous balladera tout au long de la matinée.

Envisager un dialogue d’Edouard Glissant avec des psychanalystes est pour moi l’occasion d’Interroger ou d’inquiéter les cadres posés dans le champ d’une psychanalyse universalisante. Ce dialogue devrait pour le moins nous permettre de mettre à l’épreuve ou peut-être contribuer à faire trembler certaines lignes, en nous forçant à nous défaire d’un nombre de certitudes obtenues à partir d’une vision académique et dogmatique des savoirs.