33iL'Unebévue N°33 : Au loin l'Œdipe

ISBN : 978-2-914596-50-3, ISSN : 1168-148X, 216pages, 22€.

Comité nomade : Colette Piquet, Françoise Jandrot, Claude Mercier.

unebeweb 33 : des textes, des documents, des vidéos...

♦ Cahier de l'unebévue en supplément gratuit pour les abonnés : Non pas Paul mais Jésus, Jeremy Bentham

 


Sommaire

Épilogue. Ines Rieder. Traduit de l’allemand par Sylviane Lecoeuvre

Margarethe Csonka-Trautenegg, que sa famille et ses amies avaient appelée Gretl toute sa vie, est morte en août 1999 dans sa centième année. Margarethe fut la jeune fille sans nom qui, en 1919, fit une analyse de quatre mois et au sujet de laquelle Freud, en 1920, publia l’essai « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine ». Durant toutes ces années consacrées à l’écriture de la biographie de Gretl/Sidonie Csillag, Diana Voigt et Ines Rieder ont eu avec Gretl des échanges très forts. Elle répétait souvent à quel point elle était fière que leurs entretiens aboutissent à une biographie. La question de savoir si celle-ci devait être publiée sous son nom véritable ou sous un pseudonyme l’occupait beaucoup. Elle était également consciente de ce que l’intérêt porté à sa personne était surtout en rapport avec Sigmund Freud. Elle disait elle-même qu’il y avait quelque chose de grotesque dans la célébrité qu’elle lui devait car elle l’avait toujours considéré comme un crétin à l’esprit mal tourné.

Sidonie C., d’une édition à l’autre. Sylviane Lecoeuvre

Si on tient dans les mains les éditions de la biographie de Margarethe Csonka, on ne peut qu’être frappé des décalages successifs opérés par ces publications, aussi bien dans les modifications des titres et sous-titres que des illustrations des couvertures. Les montages éditoriaux mettent l’accent sur un enjeu essentiel, si présent chez Freud, qui est celui de la constitution d’un public. Sans oublier les péripéties des relations entre le Musée Freud de Vienne et les témoignages de Margarethe, dont Lydia Marinelli place la photo sur l’affiche de l’exposition du musée, en 2007, sur les femmes psychanalystes et les patientes de Freud.

Sidonie l’ironiste. Laurie Laufer

Quand Freud demande « jusqu’où la jeune fille était-elle allée dans la satisfaction de sa passion » avec sa « dame », il sexologise la psychanalyse, en somme, il la désérotise. Si Freud avait prêté l’oreille à Sidonie et non à « la jeune homosexuelle », elle aurait pu lui dire sa position de « lesbienne dans le siècle », telles que Walter Benjamin parlait des lesbiennes de Baudelaire comme « héroïnes de la modernité »: une femme qui aime les femmes, avec ou sans sexe. Ce qui fait trembler, aimer, rêver Sidonie, c’est son désir pour les femmes. La psychanalyse comme érotologie est la praxis du trouble dans le genre. Lorsque Gayle Rubin écrit « la psychanalyse est une théorie du genre », n’est-ce pas aussi à cela qu’elle fait allusion ? La main du baise-main n’a pas de genre. Le baise-main est indifférent sexuel. Il est soin, souci, amour. « Ah, mais c’est très intéressant ! ». Freud ne saisit pas ce que l’ironie de Sidonie permet comme permutations et changements de positions subjectives. Se refusant au baise-main, sourd au trait moqueur concernant ses explications, Freud est à cet instant de l’analyse inapte à l’amour.

Sidonie l’intempestive. Pour un devenir mineur de la psychanalyse. Fabrice Bourlez

La jeune homosexuelle resplendit dans toute son inactualité à partir du moment où elle passe du statut de paradigme analytique à celui de « personnage conceptuel », notion établie par Deleuze et Guattari vers la fin de leur collaboration : « Le personnage conceptuel n’a rien à voir avec une personnification abstraite, un symbole ou une allégorie, car il vit, il insiste ». Par sa vie et son insistance, il parvient à transformer les territoires balisés, à faire tressaillir les langues communes, à faire bégayer la pensée. Il se détache progressivement du contexte historique auquel il est rattaché pour éclairer d’un jour absolument nouveau nos existences. Sidonie prend donc toute sa puissance lorsqu’elle renvoie aux cliniciens leur question sur « le cas » exactement à l’envers, soit : lorsqu’elle les interroge sur les éventuels présupposés homophobes de leur pratique. Certes, on connaît la lettre de Freud à la mère d’un jeune homosexuel, écrite en 1935 : « L’homosexualité n’est certainement pas un avantage mais elle n’est pas honteuse, perverse ou dégradante ; elle ne peut être classifiée comme une maladie, nous la considérons comme une variation de la fonction sexuelle ». Mais la pratique analytique désire-t-elle, attend-elle non pas des gays et des lesbiennes en analyse mais des analystes gay et lesbiennes ? Ou bien, pour le dire avec Monique Wittig cette fois, « l’orientation de la clinique » est-elle foncièrement et constitutivement straight ?

Lire avec Margarethe. La déconstruction de l’homosexualité féminine dans les pulps lesbiens des années cinquante. Stelios Sardelas

Avec Sidonie Csillag, homosexuelle chez Freud, lesbienne dans le siècle, Ines Rieder et Diana Voigt portent un coup dévastateur à l’essentialisme qui caractérise les théories psychopathologiques de l’homosexualité féminine. Car ce serait un contresens de croire que l’homosexualité est une donnée première, une configuration stable qui préexisterait à l’analyse attendant d’être interprétée, alors qu’il s’agit d’une construction de l’analyse, d’une invention qui s’est faite à partir de Gretl, en la trahissant. Serait-il possible qu’un demi-siècle après sa rencontre avec Sigmund Freud, dans un autre pays, une autre langue, au fond d’un garage sombre et humide, Margarethe ait pu découvrir Sidonie, entourée des plus scandaleuses protagonistes de la littérature érotique de son époque ? J’imagine Gretl prenant un malin plaisir à lire les critiques de la conception freudienne de l’homosexualité féminine, Gretl en train de suivre la bataille du mouvement lesbien pour déconstruire Sidonie, Gretl tournant la page sur « la jeune homosexuelle de Freud ». Il convient alors de reconstituer les cartons de Miss Herbert et feuilleter à notre tour ces petits livres aux couvertures alléchantes, jadis honteusement lus en cachette, aujourd’hui sombrés dans l’oubli. Ils appartiennent à un remarquable phénomène littéraire et social, le pulp fiction lesbien. Pour étonnant que cela puisse paraître, c’est dans les pages des pulps que l’on trouve une mise en tension de l’actualité scientifique, littéraire, et politique avec les scandales du désir, d’où germera la plus pertinente critique de la notion d’homosexualité féminine durant les années 1950.

Lignes d’erre et cartes des présences proches. Barbara Glowczewski

Le Journal de Janmari est comme une pièce à conviction de toute la démarche de Deligny et de son équipe, dont on trouve les indices parsemés dans Cartes et lignes d’erre et toute son œuvre. Que trace Janmari avec ses cercles et ses lignes ondulées ? Les Warlpiri du désert central australien utilisent pour figurer l’eau soit des lignes ondulées soit des lignes droites, selon la trace que l’eau laisse au sol : écoulement des eaux dans les lits du désert, ruissellement des pluies, mais aussi des cercles pour figurer les sources. En ce sens les peintures aborigènes sont des cartes, mais schématisées, topologiques au sens où les vraies distances ne comptent pas, seulement les liens entre les choses. Explorer les cartes devient une sorte de thriller. À la recherche de quoi ? Peut-être de comment cerner ce sentiment ambigu de familier dans l’étrange qui peut saisir non seulement face à d’autres cultures mais n’importe où quand le langage se dérobe.

L’innocent du journal. Colette Piquet

« Mes plus fortes convictions, dès qu'elles passent à l'épreuve d'un roman, s'en trouvent contestées : la “fiction” réintroduit un réel dont mes idées se passaient très bien ! ». Cette remarque extraordinaire de Tony Duvert est une réponse à un article de René Scherer sur le Journal d'un Innocent. Ce récit est un des chefs-d’œuvre de Tony Duvert, et en effet il a pu être pris pour une autobiographie, ou pour un exposé de morale subversive à l’usage des drogués de la pensée commune, ou pour un pamphlet politique révolutionnaire. Je vais tenter de prendre Tony Duvert au mot et de montrer que le Journal d'un Innocent n’est rien de tout ça, que sa raison d’être est, comme le revendique son auteur, totalement littéraire. Ce qui n’empêche pas que, de surcroit, ce beau livre difficile puisse être considéré aussi comme un pamphlet politique.

L’événement Schreber. Gonzalo Percovich. Traduit de l’espagnol par Ana Guarnerio

« Je me défends expressément et décidément d’être un aliéné », écrit Schreber, et il ajoute : « J’ai déclaré que je ne contestais nullement qu’il existât chez moi une maladie mentale au sens de maladie de nerfs ; néanmoins, j’ai strictement fait le départ entre les diverses significations que peut revêtir le mot d’aliéné suivant qu’il est employé par le médecin ou dans son sens juridique ». Dans ce contexte discursif, Schreber postule une différence radicale entre le domaine du savoir médical – plus spécifiquement, du savoir psychiatrique –, et le domaine du savoir juridique. Son geste est celui de quelqu’un qui connaît les lois sur le bout des doigts. Il fut l’un des juristes chargés d’unifier les différents codes légaux qui existaient à son époque dans les royaumes de la région. Mais il faut à n’en pas douter comprendre également ce geste comme un geste politique. Le texte schrebérien est aussi la description exhaustive de ce qu’il vécut lors de ses internements en asile psychiatrique. Le dessin des plans des hôpitaux est frappant. Schreber montre la distribution spatiale, les lieux d’isolement et de classement diagnostique, les espaces de détente et de réclusion. Un véritable tableau de ce que vivent les malades mentaux à l’intérieur des murs d’un asile. Le cas Schreber est un cas-événement au sens foucaldien : un cas qui se joue dans la tension d’une microphysique du pouvoir. Ou comme le dit Judith Revel : le cas, c’est alors précisément ce qui semble ne pas vouloir rentrer dans les mailles de notre grille interprétative, c’est-à-dire, ce qui s’impose dans une singularité absolue, ce qui échappe à l’ordre et affirme, au rebours des processus d’identification et de classification discursifs, l’extra-ordinaire, le dehors de l’ordre, la rupture, l’interruption ; une existence qui n’est plus seulement réduite à la production d’une parole extra-ordinaire, mais qui s’élargit à des pratiques et à des stratégies d’existence.

Délirer l’élangue. Susana Bercovich

Qui délire ? Lortie ? Ou plutôt une culture qui se veut bilingue mais dont l’une des langues est discriminée ? (déjà discriminée du fait qu’il s’agit d’un français ancien). La langue en objet de négociation, au centre de l’ordre politique, cela a quelque chose d’affolant, signe de fausse division entre le subjectif et le politique. Si les Québécois ont le sentiment d’une fin du français, alors Lortie est le cas du Canada, ou du Québec, ou du français au Québec, ou d’un système dans lequel nous sommes tous pris d’emblée.

Til Madness Do Us Part . Wang Bing. Marie Jardin

Je veux juste pouvoir continuer à faire des films. Les possibilités de mon corps risquent d’être de plus en plus limitées à l’avenir. La Chine vit l’époque la plus catastrophique de son histoire. Je ne manque donc pas de sujets. Les malades que montre Til Madness sont des gens ordinaires, des petites gens qui ne laisseront pas de trace dans l’histoire. Leur nom n’a de sens que pour leurs familles. Il disparaîtra après leur mort. Je les ai nommés car je trouvais que le film était un endroit intéressant pour les faire exister. Le cinéma offre un style, il permet de transmettre une expérience à laquelle il ajoute une dimension artistique. Pour Til Madness, je suivais des personnages ou des sentiments. Jour après jour, je continuais à filmer des malades sans avoir aucune idée du moment où je pourrais m’arrêter. C’était très angoissant. Le film que je tournais était interminable, j’ignorais de quelle matière j’avais précisément besoin. Même si je savais bien par ailleurs que l’hôpital nous avait autorisés à rester pendant trois mois seulement. Comment, avec une centaine de cassettes, structurer la narration, lui donner un style ?

Quand Lacan serine soixante-six fois l’Unebewußt. Claude Mercier

« Supposez que quelqu’un entende le mot Unbewußt répété 66 fois et qu’il ait ce qu’on appelle une oreille française. Si ça lui est seriné, bien sûr, pas avant, il traduira ça par Une bévue ». La serinette était un petit orgue mécanique qui servait à apprendre des airs de chansons aux serins. Alors cette ritournelle, cette parole vide, est-elle suffisante pour sortir du cristal ? Je doute qu’une voix d’ordinateur répétant inlassablement sur le même ton « unbewußt » puisse nous faire sortir du cliché, on en resterait à la ritournelle avec cet ordinateur fait de 0 ou de 1. Par contre, comme pour le Boléro de Ravel, il faudrait un galop pour passer de l’unbewußt à l’unebévue, nous permettant ainsi de sortir du cristal, de l’image-cristal sonore et ne plus être pris comme la mouche dans l’ambre. Un changement de vitesse et la reprise de la ritournelle se fait suivant un galop, et la fin, cassage de la ritournelle : unbewußt... unebévue... une bévue.

 

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