Science des rêves et science des revues

 Lydia Marinelli et les revues freudiennes

 

Naissance du Jahrbuch et polémiques autour d’un titre

15 Burghölzli StichLe premier Congrès international des « psychologues freudiens » s'ouvre le 26 et 27 avril 1908 à Salzbourg et devant une assemblée modeste de 42 membres, venus de six pays (Autriche, Angleterre, Allemagne, Hongrie, Suisse et USA), Freud déplie pendant des heures ses Remarques sur une névrose de contrainte. Au-delà de l'éloquence de la prestation, il cherche surtout une alliance scientifique avec les Suisses alémaniques et les médecins de l'asile du Burghölzli à Zurich, car la réduction de la psychanalyse à une « psychologie viennoise », autrement dit, une « science juive, » est une entrave à son expansion. Avec sa femme Emma, Carl Gustav Jung, jeune médecin suisse, loge depuis 1903 à l'asile, dans un appartement situé au-dessus de celui du directeur, Eugen Bleuler, dont il est l'assistant depuis huit ans. Dans ce bloc central de la clinique, cosmopolite, il a pour voisins le zurichois Franz Riklin, le polonais Max Eitingon et l'Allemand Karl Abraham avant que celui-ci ne parte à Berlin en 1907. Lorsqu'il est convié au congrès de Salzbourg, Jung est déjà un fervent admirateur de la Traumdeutung, dont il vient de dévorer la toute nouvelle deuxième édition. Grand lecteur de Freud, il entretient avec lui une correspondance soutenue depuis avril 1906. Encouragé par Bleuler, il fonde même la Société Freud de Zurich dès l'année suivante (1907). De son côté, Freud est intrigué par ce qui se déroule dans l'enceinte de la clinique. Ses thèses y sont éprouvées de façon systématique sur les patients psychotiques et les intervenants se testent les uns les autres quotidiennement, par l'intermédiaire de méthodes expérimentales étalonnées et reproductibles, transformant le lieu en laboratoire et en centre de recherches psychanalytiques internationalement reconnus.

 Lors du congrès de Salzbourg et pour la deuxième fois, Freud propose à Jung la fondation d'une revue après avoir essuyé un échec auprès de lui en 1907. Jung avait alors décliné l'offre car il aurait préféré présenter une sorte de « livre d'images, (ein Bilderbuch) » une « architectonique » de différents cas cliniques, « auquel peut seul prendre plaisir celui qui a goûté à l'arbre de la connaissance».[1]

Freud le Viennois ne partage pas ce projet timide et ésotérique, réservé à un tout petit cercle de médecins et conçoit le plan d'ériger une revue, qui, à l'inverse, aurait pour mission de construire une audience plus large et constituée d'abonnés. Pour garantir la conquête du public, il ne s'appuie aucunement sur les démonstrations besogneuses consistant à rassembler les preuves d'une légitimité incontestable de la psychanalyse ; il mise au contraire sur un levier autrement plus radical et efficace, celui de la provocation. Cette manière de procéder n'est pas réductible à une simple posture et révèle, en réalité, sa foi inébranlable dans la capacité des lecteurs à engager des retours opérants à partir de leurs propres résistances (Widerstand).

« Un livre d'images comme vous l'ébauchez serait fort instructif [...] J'ai essayé quelque chose de semblable à plusieurs reprises mais je voulais trop [...] et je suis ainsi resté bloqué chaque fois [...] La première chose serait de fonder une revue, par exemple « pour la psychopathologie et la psychanalyse », ou plus insolemment seulement la psychanalyse [...] Et si le dicton a raison : qui insulte achète, alors l'éditeur fera une belle affaire.

Cela ne vous attire-t-il pas ? Réfléchissez-y donc ! »[2]

En 1909, Jung accepte enfin la proposition mais rapidement sa concrétisation devient une affaire périlleuse. Les débats autour du titre de la revue dévoilent les premières lignes de fracture et les désaccords profonds sur la théorie de la libido, lesquels ne feront que s'accentuer entre les Suisses et une partie de l'école viennoise. Freud propose de la nommer Jahrbuch für psychosexuelle und psychoanalytische Forschungen, Annales pour les recherches psychosexuelles et psychanalytiques. De leur côté, Les Suisses opposent d'abord un nom sans aucune aspérité, Archiv für Psychopathologie, Archive pour la psychopathologie avant de se prononcer pour le titre en apparence consensuel, Jahrbuch für psychoanalyse und psychopathologie, Annales de psychanalyse et de psychopathologie.

18 jahrbuch II 1910Jung tranche, efface toute allusion au sexuel, décision lourde de conséquences, mais accepte volontiers d'associer le périodique à une mission de recherche (Forschung), selon le vœu de Freud, car ce critère est censé garantir le caractère sérieux de l'entreprise. La recherche de crédibilité scientifique est une préoccupation récurrente pour le laboratoire du Burghölzli. Après des semaines de tergiversations, Freud s'incline et accepte le titre de Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische Forschungen, Annales pour les recherches psychanalytiques et psychopathologiques.

Provisoirement, il restera discret sur cette première déconvenue, car en 1909 il lui importe surtout de trouver les meilleures stratégies d'expansion du mouvement et de ne pas relier le destin de la psychanalyse à celui du seul cercle freudo-viennois. La distribution des rôles et des places dans la revue est l'occasion de quelques manœuvres, dont Freud a le secret. Si le mot psychanalyse doit bien apparaître sur la page de titre, Freud ne tient pas à ce qu'il soit trop associé à son nom propre. Il choisit donc de nommer et d'inscrire deux directeurs de publication, lui-même et Bleuler mais, fort adroitement, il fait valoir le hasard de l'ordre alphabétique pour propulser Bleuler à la place de directeur « général » du périodique. Il nomme également Jung premier rédacteur.

La recherche d'une maison d'édition hors des frontières austro-hongroises pour diffuser ce nouvel organe est un échec et, une fois de plus, Freud doit se tourner vers le fidèle Deuticke.

Lors de la publication du premier numéro, sur l'insistance du même Freud, l'éditeur oblige Jung à revoir sa copie, à réécrire le préambule dans le but de lisser les différences significatives entre l'école viennoise et l'école zurichoise. Les exigences du maître seront inflexibles.

[...] « Ce que je préférerais même, c'est que vous ne m'assigniez pas d'école particulière, car il me faudrait bientôt faire l'aveu que mes élèves non authentiques, ou mes non-élèves, me sont plus proches que les élèves sensu strictiori[3]».

Il poussera la logique jusqu'à refuser d'écrire une préface lors du lancement de la revue, en mars 1909.

19 phobieDans sa conception, le Jahrbuch a clairement une visée scientifique, avec de très longs articles, le plus souvent ardus. À l'origine, il a une vocation plutôt clinique, mais contraint par les intérêts des destinataires, il publie également beaucoup d'essais de psychanalyse appliquée. Il possède aussi une rubrique destinée à des comptes rendus critiques, concept totalement nouveau. Adressé de préférence à un cercle d'initiés, chaque demi-tome, uniquement semestriel, peut contenir trois ou quatre cent pages. C'est le texte de Freud, Analyse d'une phobie chez un enfant de cinq ans qui introduit le premier numéro. Suivi par les contributions de Maeder, Jung, Binswanger ou Abraham, ce volume se distingue par le fait que Jung, en tant que rédacteur, n'a sélectionné aucun article autrichien, hormis celui de Freud.

 

20 jahrbuch wandlungenDans le Jahrbuch d'août 1911, Jung publie la première partie d'une étude, Métamorphoses et symboles de la libido, qui ne s'accorde guère avec la définition freudienne de la sexualité mais, à sa parution, le Viennois n'en dira pas un mot.

 

 

 

 

 

29 zentralblattLe Jahrbuch est à peine sur les rails que Freud qualifie déjà le périodique « d'artillerie lourde », non parce qu'il fait partie d'un arsenal éditorial offensif, mais parce qu'il est peu mobile, à peine maniable et embourbé dans un rythme de parution trop lent. En 1910, il se laisse déjà séduire par le projet d'une deuxième revue, plutôt viennoise et beaucoup plus réactive : le Zentralblatt.

« Les plus récents Dioscures, A. [dler]-St. [eckel], pensent éditer un Zentralblatt psychanalytique qui, à côté de l'artillerie lourde du Jahrbuch, doit faire office de tirailleurs et voltigeurs. Je pense que cela donnera un bon lieu de publication pour une partie des notes que vous m'avez envoyées à consulter».[4]

Quelles que soient les réserves émises par Freud, quant à la réactivité du Jahrbuch, voire aux choix rédactionnels de Jung, l'existence de cette revue modifie radicalement et profondément le style des contributions et conditionne automatiquement et de façon particulière la formation d'un public.

Cet impact n'échappe pas à Lydia Marinelli. Elle dénonce légitimement le contresens radical effectué par Patrick Mahony, lorsqu'il affirme que la création du Jahrbuch aurait eu pour effet principal et définitif de reléguer à l'arrière-plan la tradition orale de la psychanalyse au profit d'une tradition affirmée de l'écriture, exactement comme dans les sciences de la nature. Elle rappelle que, s'il existe bien une « république des lettres » psychanalytiques, celle-ci est principalement représentée par le réseau des correspondances entre Freud, Fliess, Ferenczi, Jung et bien d'autres.

Il n'est d'ailleurs pas inutile de mentionner que Freud, en terme de méthode, réaffirme, en 1912, la prééminence de l'oral et proscrit la prise de notes pendant les séances d'analyse, tournant le dos à un des principes incontournables des tests d'association du Bürghölzli (les associations et les attitudes des patients étaient en effet consignées en temps réel dans des carnets) et à une conception de la psychanalyse qui relèverait purement et simplement d'une théorie de la connaissance[5]  .

L'émergence des revues n'opère pas et n'a jamais eu pour finalité d'opérer des passages de frontière entre l'oral et l'écrit, ni même entre le privé et le public. Par contre, et de façon absolument décisive, leur irruption installe, autorise un lien, autrement dit, un mode de rapport concret susceptible de produire, dessiner et qualifier ce que pourrait être ein psychoanalytisches Publikum.

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[1]Sigmund Freud- C.G.Jung, Correspondance, Paris, Gallimard, 1975, vol.1, lettre de Freud du 4.6.1907.

[2] S.Freud- C.G.Jung, op. cit. , lettre de Freud du 6.6.1907.

[3] S.Freud- C.G.Jung, op.cit., lettre de Freud du 22.1.1909.

[4] Sigmund Freud- Sandor Ferenczi, Correspondance 1908-1914, Paris, Calmann-Lévy, 1992, lettre de Freud du 12.4.1910.

[5]Sigmund Freud, Die Handhabung der Traumdeutung in der Psychoanalyse (1912), GW, Bd VIII ,  « Le maniement de l’interprétation des rêves en psychanalyse », in La technique psychanalytique, Paris, P.U.F, 1953,p.48.